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Jean-Pierre
Abraham
Né à Nantes en 1936, il passe son enfance à Hennebont et, pendant les vacances, à Carnac, il découvre la mer et la navigation à la voile, en compagnie de son père. Après des études
supérieures à Paris, promis à une carrière
littéraire, il se retrouve sur un coup de tête dans la Marine
et là, il voit un phare, celui d'Ar-Men, au large de l'île de Sein.
Coup de foudre. "C'est là que je voulais aller. Dans cette chandelle qui
sort de l'eau. C'est complètement aberrant." Aujourd'hui, Abraham éprouve
toujours quelques difficultés à expliquer cet éblouissement pour ce bout
de rocher, "le plus éloigné de la côte", planté à 30 km de la pointe du
Raz, à 12 km de l'île de Sein. "Au même moment, c'est vrai, j'ai dû lire
Un Feu s'allume en mer d'Henri Queffélec qui est l'histoire de la construction
du phare d'Armen." Il lui reste donc quelques mois de service et sa décision
est prise. Il va voir l'ingénieur des phares et balises à Brest qui lui
propose de faire un essai durant neuf mois. Il en devient gardien en 1959 quitte Ar-Men en 1964 pour se marier et s'installer dans les Alpes-de-Haute-Provence, au Revest-Saint-Martin, où il travaillera pour l'éditeur Robert Morel. En 1968, après la sortie d ''Armen' (Editions du Seuil, 1967), il s'installe avec sa femme et ses deux fils sur l'île de Penfret, au cœur de l'archipel des Glénans où il occupe alors un poste de gardien d'île. Il prend en charge la rédaction du Cours de navigation des Glénans, en compagnie de Jean-Louis Goldschmidt, responsable technique et travaillera à deux éditions de la "bible" du navigateur à la voile (sa description de l'art de la godille, notamment, est devenue un classique). Au cours de cette période, il est également professeur à l'École des chefs de base nautique des Glénans, située à Concarneau. En 1976, il part s'installer à Plestin-les-Grèves, dans les Côtes-d'Armor. Il devient un temps rédacteur des Instructions nautiques pour le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM). En 1986 paraît enfin Le Guet (Gallimard), près de vingt ans après Armen. C'est également le moment du retour dans le Finistère, à Douarnenez cette fois, où Abraham devient éditeur et rédacteur de la revue d'histoire et d'ethnographie Ar Men, au sein du Chasse-marée. À partir de 1996, date de sa retraite, il s'installe, seul, dans le pays bigouden, où il connaît la période la plus prolifique de son existence sur le plan de l'écriture : six livres paraissent coup sur coup, y compris deux textes posthumes, en 2004.
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J'ai
toute la nuit devant moi. Il n'y aura pas de brume. L'horizon est clair,
on voit tous les feux. Le vent est remonté au nord mais la houle
demeure et, le phare tremble par moments dans le bruit. Il y
a un grand oiseau qui tourne autour de la lanterne. Il glisse contre les
vitres en battant des ailes, s'écarte, se fait prendre dans un
des faisceaux de lumière, tourne avec lui, plonge à nouveau
vers le feu. Il ne crie pas. Je suis sorti sur la galerie pour mieux le
voir. C'est un oiseau brun, je ne connais pas son nom.
... Un
court vent de nord faisait briller le flot montant. La mer glissait d'un
seul bloc, sans bruit, et le ciel semblait la suivre. Seul, ce phare,
dressé, inquiétant de loin j'imagine. Nous qui l'habitons
nous sommes au secret. Je crois parfois participer à quelque chose
de grave, sans comprendre.
... toute l'après-midi j'ai retrouvé cette impression de plein été. Le phare est enfoui dans la lumière. Je sens au-delà des énormes murs la pression de l'espace. La porte est barrée. Les doubles fenêtres sont closes dans les trois chambres. Je reste assis sur une marche de l'escalier, adossé à la chaux. Aucune ombre ne bouge. Je croyais jadis que les tempêtes étaient effrayantes. Dans l'enthousiasme j'envisageais très bien de m'envoler avec le phare. Mais la vraie peur apparaît quand la mer est trop calme. Comme si nous dérivions. Je voulais me rouler en boule dans un coin, non pas sur ma couchette, sur la pierre, dans un coin. ... Je
n'avais pas envie d'allumer ma lampe. J'étais habillé du
phare...
... je m'allège, au cours du lent voyage de la Velleda** à travers les écueils du pont de Sein, tandis que la silhouette du phare grandit à l'horizon. L'inutile se défait, s'effiloche dans le sillage. On arrive, je regarde de tous mes yeux. Henri réduit la vitesse, fait son furtif signe de croix, j'endosse le gilet de sauvetage, je cours rejoindre les matelots à l'avant. Des cris rauques ponctuent la manoeuvre, enthousiastes ou moqueurs selon que le gardien, là-haut, a bien ou mal lancé la touline qui permettra d'effectuer le va-et-vient. On s'embrasse, je ris, je reçois de lourdes claques dans le dos, "Salut Jonas ! Amuse-toi bien dans ton château ! ", je suis tout neuf, content et inquiet comme un écolier à la rentrée des classes.
4h. Nuit interminable. Par instant la lumière qui tombe de la lanterne me semble toute rouge, comme s'il y avait un incendie de brûleur... J'ai entendu un choc très violent à la base du phare. Penché sur la rambarde, j'ai vu monter vers moi, avec une étonnante lueur, une gerbe d'écume, un peu grise dans la nuit, soudain éblouissante lorsqu'elle est parvenue au niveau de la lanterne et qu'un des trois faisceaux du feu l'a heurtée. J'ai habité un instant cette maison fantastique, qui s'est écroulée sur mes épaules. Je suis réveillé. L'aube.
Toutes les lueurs sont étrangères, mais le bruit, le chant
à plusieurs voix du feu, peu à peu m'a rassuré.
20
décembre, 17h.
... Les
oiseaux sont là. Plusieurs centaines. Le feu les attire, la sirène
les épouvante. Fous, ils viennent se briser le crâne contre
la vitre. Le muret extérieur, la galerie sont couverts de plumes
et de sang. Il faut veiller désormais devant la porte ouverte :
ils entreraient, ils envahisseraient la lanterne pour crever le manchon
du feu.
*Ar-Men : phare
en mer construit entre 1867 et 1881 à l'extrémité de la Chaussée de Sein
à la pointe ouest de la Bretagne. Il est celui où
les tempêtes sont les plus dangereuses et les plus spectaculaires. Les
courants y dépassent les 9 nœuds à l’heure par grandes marées. Tour blanche avec
lanterne, bande médiane et mur d'enceinte gris foncé.
** La Velleda :
c'est une vedette de la subdivision des Phares et balises du Finistère
qui avait pour mission initiale de ravitailler et de relever les phares
d'Ar-Men, de la Vieille, de la Jument, des Pierres Noires et du Four.
Elle est en fait
le quatrième bateau des Phares et balises qui porte ce nom.
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Reflets de perle. L'aube. On ne voit pas le pied du phare. Le bruit de la sirène résonne sur l'eau comme dans une cathédrale.
Différentes
vannes freinent la ruée du pétrole sous pression vers le
brûleur. Je les ouvre l'une parès l'autre, lorsque l'aiguille
du manomètre, au-dessus de chacune d'elles, a atteint le niveau
prévu. Puis vient l'instant qui donnera le ton de la nuit. La dernière
vanne ouverte, le pétrole se volatilise en passant au coeur du
brûleur chauffé, jaillit en vapeur, en fumée blanche
dans le manchon, une allumette l'enflamme. Le long sifflement peu à
peu s'équilibre. Au fond du brûleur, très secrète,
révélée par le miroir, apparaît la couronne
de petites flammes bleues du foyer. Tout dépend de sa vigueur,
de sa netteté, un grain de poussière dans l'éjecteur
suffit à l'éteindre, le pétrole alors jaillit liquide,
coule en flammes sur le socle, fait éclater les prismes.
La dure liberté du vent. Nul n'est plus nu que lui.
La
nuit. Les voûtes du monastère, les murs ronds de mon
escalier.
C'est fragile une rencontre d'oiseaux. Il faut soi-même être invisible là-dedans. et présent pour lancer la ronde. Toutes
les lueurs du jour, qui tournent et volent dans l'air léger de
l'escalier, est-ce qu'elles ne se retrouvent pas au soir, dans la couronne
de flammes secrètes du foyer ? Le
soir. Tout notre travail est pour l'horizon. Cette lente avalanche
de la lumière vers le haut, les prismes la cassent durement, la
renvoient au large.
J'aurais
voulu voir l'homme qui a décidé de cette construction. (Un
illuminé, probablement. Mais on dit qu'il était humble et
fort inquiet). Lorsqu'il a connu la nature de la roche, la surface utilisable,
je suppose qu'il a su aussitôt quelles seraient la hauteur et la
puissance du feu. Il brillait déjà là-haut, pour
lui. Il n'y avait plus qu'à bâtir une tour pour le rejoindre.
26 avril. Nous
avons repeint en blanc les mât de pavillon, dérouillé
la girouette, répandu du goudron chaud sur la coupole. J'ai
repeint la longue potence au bout de laquelle passe le câble du
va-et-vient. Martin aussi voulait le faire, mais on ne peut y travailler
à deux. Nous avons tiré au sort. J'ai gagné. Martin
dit : " Ta chance te perdra".
30 avril. Nous
avons terminé le blanc de la tour aujourd'hui. La face Nord est
pénible à peindre. Les cuves à eau de la sirène
occupent toute la largeur de la galerie de ce côté. ll faut
faire de sérieuses acrobaties pour installer la chaise. Réussir
à se poser sur le muretin, en arrivant en bas. Et il n'y a pas
de soleil.
1er mai. Il nous reste à peindre le nom du phare, tracé en grosses lettres noires sur la tour. Elles on un peu viré au gris au cours de l'hiver. J'ai fait le A, Martin le R, ce R dont il affirme, dans ses jours sombres, qu'il est de trop. Nous avons écrit le M ensemble.
© Jean-Pierre Abraham / Le Tout sur le Tout
En 1998, le mensuel de la littérature contemporaine 'Le Matricule des Anges' lui a consacré un dossier (N° 23 de juin-juillet 1998) avec une interview que l'on peut lire, mais aussi commander, sur le site Le Matricule des Anges Lisez également le magnifique article écrit par Jean-claude Bourdais 'Un de mes fantasmes : être gardien de phare', la page que lui consacre Yvon Logéa, professeur de lettres qui l'avait reçu dans sa classe du lycée de Cesson-Sévigné et celle de l'éditeur 'Le temps qu'il fait'
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