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Eric
FOTTORINO
Né en 1960,
licencié en droit et diplômé en sciences politiques, Eric Fottorino est
journaliste et romancier. Il est aujourd'hui président du directoire du
groupe La Vie-Le Monde. |
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Extraits de 'KORSAKOV'
- Pour
partir, il suffit de suivre le fleuve, dit Gilbert. Le
petit acquiesce. Il voudrait s'arracher à la nuit Ardanuit.
'Korsakov' : pages 125-127 © Gallimard |
(Gallimard - 2004)
Les phares de Charente-Maritime, comme les courants divers qui travaillaient les fonds du chenal entre Lauzières et l'île de Ré, Marcel les connaissait si bien qu'on l'aurait cru né là au milieu du gué, entre deux épaisseurs de vase et de rochers noirs coiffés d'algues. Gilbert l'aurait écouté lui raconter comment on quittait le vieux port de La Rochelle sans risquer de s'échouer. Il fallait garder dans son champ de visions les trois phares alignés, celui enchâssé au milieu des habitations du quai de Valin, le deuxième à hauteur de la tour de la Chaîne et le dernier vers les Minimes, qu'on appelait le phare du Bout du Monde, avec son bois de Patagonie et ses sept lampes à huile de colza. En vrai Charentais qu'il était devenu, Marcel aurait détaillé pour Gilbert les vigies du bord de mer jusqu'à la pointe des Dames, aux confins de Noirmoutier. Ensemble ils auraient voyagé de tête. Ils auraient salué la tour en cylindre de Chassiron, les pierres nues des Baleines, le Groin du Cou et sa pyramide surmontée d'un flash tournant, l'Armandèche à l'ouest des Sables-d'Olonne, son feu blanc à trois éclats groupés. Par délicatesse, surtout s'il avait deviné sur sa peau la trace d'une cordelette, mon père aurait passé sur le phare de la Potence, tout près de l'Armandèche, équipé de son énorme projecteur Mazda qui blanchissait les nuits les plus sombres jusqu'aux façades maritimes de Saint-Gilles-Croix-de-Vie. C'est ce que prétendait Marcel. Je le croyais sur parole. Gilbert aussi l'a cru. Devant une bourriche d'huîtres ouverts à la lame de son Opinel, mon père se serait montré intarissable sur les phares de terre et les phares des îles, les phares de rochers ou de lagunes inhabitées. Je mettrais ma main à couper que tous les deux se seraient accordés pour décerner la palme du mystère et de la majesté à Cordouan. Un geste
ancien me revient. J'ai déplié les doigts de ma main droite et je m'efforce
de me souvenir. D'abord, il faut les dresser pour qu'ils soient semblables
à des phares. Le majeur, c'est facile, c'est Cordouan. Mais les autres
? Leurs noms se sont envolés. Il est inutile d'insister. L'oubli a épargné
Cordouan. Les autres sont morts. Ces phares de sortie de la Garonne, comment
s'appelaient-ils ? L'un d'eux surnage encore dans les décombres, je prononce
son nom à voix haute : Terre-Nègre.
'Korsakov' : pages 245-246 © Gallimard
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