Eric FOTTORINO

 

 

 

Né en 1960, licencié en droit et diplômé en sciences politiques, Eric Fottorino est journaliste et romancier. Il est aujourd'hui président du directoire du groupe La Vie-Le Monde.

Éric Fottorino est aussi l'auteur d'une oeuvre de romancier commencée dès 1991 avec le très autobiographique Rochelle. Outre quelques essais (Le Festin de la terre 1988, Prix du meilleur livre d'économie, La France en friches, 1989), il a publié une dizaine de romans. Citons notamment Coeur d'Afrique (1997, prix Amerigo Vespucci), Nordeste (1999), Un territoire fragile (2000, prix Europe 1 et prix des Bibliothécaires), Je pars demain (2001, prix Louis Nucera), Caresse de rouge (2004, prix François Mauriac de l'Académie française 2004), Korsakov (2004, Prix du roman de France Télévisions 2004, Prix des libraires et prix Nice Baie des anges 2005) et Baisers de cinéma (2007, prix Femina 2007).

 

Extraits de 'KORSAKOV'

 

 

- Pour partir, il suffit de suivre le fleuve, dit Gilbert.
La nuit, c'est plus joli. Il y a le faisceau des phares pour nous guider.
- Les phares ? a demandé l'enfant.
- On dirait d'énormes cierges plantés sur les rives et même en pleine mer, pour certains. Tu veux savoir leurs noms, si jamais un jour…

Le petit acquiesce. Il voudrait s'arracher à la nuit Ardanuit.
- Ils sont cinq comme les doigts de la main, dit Gilbert. Tu vois, ce n'est pas difficile à retenir. Donne-moi une main.
Le petit a tendu la gauche car il y a le cœur au bout. Gilbert l'a levée vers le ciel.
- Un phare se tient droit. Très bien . En avançant dans l'estuaire de la Gironde, par là, tu aperçois d'abord la tour carrée de la pointe de Grave.
Il a attrapé le pouce de l'enfant.
- C'est le Verdon, le début de l'océan. Si tu goûtes l'eau, tu remarqueras qu'elle est déjà salée.
- Le Verdon, répète François. Et après ?
- Plus loin, il y a Terre-Nègre. Un feu blanc, rouge et vert, trois éclats successifs d'une grande pureté, même par temps de brume. Impossible de ne pas le voir. Tu peux le deviner rien qu'en fermant les yeux.
Tout en parlant, Gilbert déplie les doigts de l'enfant.
- Celui-là, ton majeur, n'oublie pas, c'est Cordouan, le Versailles des phares. Il marche à l'huile d'olive et au blanc de baleine. Il est immense, majestueux.
Les grandes eaux de Versailles ? demande l'enfant.
- Non, répond Gilbert. Je dis Versailles parce que c'est la voie royale pour foutre le camp. Et après Cordouan, au bord d'une immense forêt, il y a là un ami des voyageurs comme toi et moi. Il s'appelle La Coubre.
Maintenant, l'homme tient l'index de François. Il est ému par cette main d'enfant abandonnée dans la sienne.
- La courbe ? a demandé le petit.
- Non, la Coubre. Il envoie son faisceau de lumière des kilomètres à la ronde. Et encore après, sur l'Atlantique, il y a tous les phares de Vendée, mais je ne connais pas leurs noms. On cherchera sur une carte, si tu veux.
- Il reste un doigt, a soufflé François, en remuant l'auriculaire.
- Tu as raison. En piquant vers l'Espagne, un feu à éclat rouge brille toutes les cinq secondes jusqu'à vingt-sept milles en mer. C'est le Cap-Ferret.
- Ca fait combien, vingt-sept milles ?
- Assez loin pour partir d'ici, a dit Gilbert.

 

'Korsakov' : pages 125-127 © Gallimard

 

(Gallimard - 2004)

 

 

Les phares de Charente-Maritime, comme les courants divers qui travaillaient les fonds du chenal entre Lauzières et l'île de Ré, Marcel les connaissait si bien qu'on l'aurait cru né là au milieu du gué, entre deux épaisseurs de vase et de rochers noirs coiffés d'algues. Gilbert l'aurait écouté lui raconter comment on quittait le vieux port de La Rochelle sans risquer de s'échouer. Il fallait garder dans son champ de visions les trois phares alignés, celui enchâssé au milieu des habitations du quai de Valin, le deuxième à hauteur de la tour de la Chaîne et le dernier vers les Minimes, qu'on appelait le phare du Bout du Monde, avec son bois de Patagonie et ses sept lampes à huile de colza.

En vrai Charentais qu'il était devenu, Marcel aurait détaillé pour Gilbert les vigies du bord de mer jusqu'à la pointe des Dames, aux confins de Noirmoutier. Ensemble ils auraient voyagé de tête. Ils auraient salué la tour en cylindre de Chassiron, les pierres nues des Baleines, le Groin du Cou et sa pyramide surmontée d'un flash tournant, l'Armandèche à l'ouest des Sables-d'Olonne, son feu blanc à trois éclats groupés. Par délicatesse, surtout s'il avait deviné sur sa peau la trace d'une cordelette, mon père aurait passé sur le phare de la Potence, tout près de l'Armandèche, équipé de son énorme projecteur Mazda qui blanchissait les nuits les plus sombres jusqu'aux façades maritimes de Saint-Gilles-Croix-de-Vie. C'est ce que prétendait Marcel. Je le croyais sur parole. Gilbert aussi l'a cru.

Devant une bourriche d'huîtres ouverts à la lame de son Opinel, mon père se serait montré intarissable sur les phares de terre et les phares des îles, les phares de rochers ou de lagunes inhabitées. Je mettrais ma main à couper que tous les deux se seraient accordés pour décerner la palme du mystère et de la majesté à Cordouan.

Un geste ancien me revient. J'ai déplié les doigts de ma main droite et je m'efforce de me souvenir. D'abord, il faut les dresser pour qu'ils soient semblables à des phares. Le majeur, c'est facile, c'est Cordouan. Mais les autres ? Leurs noms se sont envolés. Il est inutile d'insister. L'oubli a épargné Cordouan. Les autres sont morts. Ces phares de sortie de la Garonne, comment s'appelaient-ils ? L'un d'eux surnage encore dans les décombres, je prononce son nom à voix haute : Terre-Nègre.
D'autres noms reviennent. Mais ce ne sont pas des phares.

 

'Korsakov' : pages 245-246 © Gallimard