anatole le braz

Anatole LE BRAZ
(1859-1926)

 

 

 

Né à Saint Servais, au pied des Monts d'Arrée, il a fait ses études universitaires à Paris. Professeur, écrivain, poète, conteur et collecteur de mémoire, amoureux du Trégor et habitant de Port-Blanc.

Il publie en 1893 "La Légende de la Mort chez les Bretons Armoricains", récits et témoignages recueillis auprès de paysans et marins, 'Au Pays des Pardons' en 1894 et enfin le roman 'Le gardien du feu' en 1900.
Il tint de nombreuses conférences aux Etats-Unis et participa au rayonnement de la France et de sa culture. Il entreprit de collecter des contes populaires dès 1886.
Décédé à Menton en 1926, il est enterré, selon ses voeux, dans le Jardin de l'Evéché à Tréguier, aujourd'hui rebaptisé "Bois du Poète" en l'hommage de ce grand artiste.

Autres éléments biographiques : ici et

 

Roman dont le texte a été édité de nombreuses fois depuis 1900, il fut illustré par les bois originaux de Mathurin Méheut en 1923 et parut chez G. et A. Mornay éditeurs, Paris. Il vient d'être réédité par les Editions Langlaude Paris 2005 (48 passage Jouffroy, Paris 09) avec une préface de Patrick Jude.

« Le gardien du feu » ill. de Mathurin Méheut, Paris : Mornay, 1923

« Le gardien du feu », Saint Malo : L'Ancre de marine, 1991

« Le gardien du feu », Rennes : Terre de brume, 2000

« Le gardien du feu » avec les ill. de Mathurin Méheut, Paris : Éd. Langlaude, 2005

 

 

Le gardien du phare

 

 

INTRODUCTION

 

" Phare de Gorlébella, 1876 "
- Vous connaissez le phare, n'est-ce pas ?
Je l'avais visité l'année précédente, au cours d'une excursion à l'île de Sein, et je n'avais pas à faire un grand effort pour revoir, par le souvenir, sa haute silhouette de pierre dressée en plein Raz, dans une solitude éternelle, au milieu d'une mer farouche agitée d'incessants remous et dont les sourires même, les jours de calme, ont quelque chose d'énigmatique et d'inquiétant.

 

CHAPITRE I

Adèle [...] articula d'une voix ferme :
- Lorsqu'on la contemple en toute sécurité de la chambe d'un phare ou de la masionnette blanche d'un sémaphore, comme cela, oui, je comprends la mer. Autrement, non! Paradis des hommes, mais enfer des femmes!...

 

CHAPITRE II

Nous habitâmes tout à tour les postes de Bodic, de Port-Béni, de Lantouar. Tous, des phares terriens, situés sur les hauteurs verdoyantes ou à l'embouchure des rivières salées du Trégor. Il eût été difficile de rêver à notre félicité des nids plus charmants. Nous y vivions, Adèle et moi, côte à côte, jamais séparés. Les nuits même, lorsque j'étais de quart, elle les passait avec moi dans la lanterne. Ces veillées aériennes dans la grande lumière éclatante lui étaient un prétexte à mille imaginations délicieuses ou folâtres.

 

Ouvrons plutôt à au vent de la nuit, à l'air vierge, à l'air irrespiré des grandes solitudes atlantiques. Je viens de passer quelques minutes sur la galerie. La brise est tombée avec le jusant. Le ciel est à la brume. Le feu des Pierres-Noires est très distinct, se recule et s'efface. La Pointe du Raz elle-même n'est plus qu'une haute silhouette sombre, vers l'orient : elle a son aspect des mauvais jours, le profil indécis et menaçant d'une terre fantôme.


- Gorlébella ! dit l'Ilienne.
Une pâle lumière verdâtre trouait au loin les ténèbres de l'abîme. Et notre guide continuait :
- Cet autre feu, là-bas, c'est le phare de Sein… Cet autre, tout là-bas, c'est l'Ar-Mèn.

 

Tout le ciel était tendu comme d'une funèbre draperie de nuages que le vent remuait sans parvenir à les écarter. Les lampes des phares, au loin, brûlaient sans éclat, telles que des braises éparses qui agonisent dans le noir d'un four éteint.


Mais le plus souvent, je restais à tourner dans la lanterne, sous prétexte de régler l'appareil, de mesurer la hauteur de l'huile ou d'inspecter quelque rouage…

Je sautai à bas de ma couchette, presque rasséréné ; puis sans prendre le temps de m'habiller tout à fait, pieds nus et en corps de chemise, je grimpai d'une haleine jusqu'à la lanterne. Les brumes étaient tombées ; la clarté toute neuve du soleil de mars argentait les grands espaces lavés de frais. Accoudé à la balustrade de la galerie extérieure, je braquai ma longue-vue sur les falaises du Cap que commençait à couronner un gazon reverdi. Le paysage, en dépit de ses durs hérissements de pierre, était d'une majesté paisible.

L'air était tiède comme en juin. Une lumière généreuse avivait d'une splendeur presque estivale les lointains élargis. La courbe des eaux, à l'horizon, avait des teintes d'un bleu intense que rehaussait un mince linéament d'or. Autour du phare, les courants semblaient se jouer avec abandon, déroulant les mille reflets de leurs soies et de leurs satins, telles que des écharpes de fées, tissées de toutes les irisations de l'arc-en-ciel. Il n'était pas jusqu'à l'île de Sein, dans l'ouest, dont la longue échine plate et triste ne se fût comme soulevée sur la mer, pour saluer la résurrection du soleil ; ce n'était plus la terre-épave à demi sombrée ; on eût dit que les façades blanches de ses maisons se déployaient, prêtes à prendre le vent, ainsi que des voiles. Quant au continent, il nous faisait l'effet de s'avancer vers Gorlébella comme la proue éclatante d'un navire surnaturel.


Nous avions, depuis un bon moment, doublé les roches de l'extrême Pointe et, sur notre gauche commençait à se développer la monstrueuse muraille de schiste des falaises, labourée d'entailles, de balafres à vif où le suintement des eaux ferrugineuses ruisselait en larmes de sang. Cà et là, des combes s'ouvraient, pareilles à des créneaux tapissés de mousses, et leurs pentes gazonnées, en dévalant quasi jusqu'à la mer, faisaient, à distance, l'effet de guirlandes vertes suspendues par places aux remparts de quelque fantastique cité de l'abîme. La tour désaffectée du phare, le mât de l'ancien sémaphore achevaient de compléter l'illusion : ils hérissaient, comme d'un profil de mystérieux monuments, la ligne sévère et nue de ce paysage presque géométrique.

 

 

CHAPITRE IX

30 avril - Deux heures après minuit

Comme j'achevais d'écrire ce qui précède, mon ingénieur, j'ai perçu tout à coup des bruits étranges, le galop d'une espèce de chevauchée aérienne dans les profondeurs tranquilles de l'espace. Et, presque aussitôt une nuée de spectres ailés, pareils à des hippogriffes, est venue s'abattre avec fracas contre le vitrage de la lanterne. J'ai cru un moment que le verre, malgré son épaisseur, volait en éclats. Vite, j'ai jeté là ma plume et franchi la porte de la galerie.
Que des goélands attardés, que des troupes d'oiseaux migrateurs se heurtent de la sorte aux étages supérieurs du phare, rien n'est plus fréquent. Aux changements de saison, en automne et eau printemps surtout, c'est chose coutumière, sinon quotidienne. Que de fois, en procédant au nettoyage du matin, ne m'est-il arrivé d'avoir à éponger de larges éclaboussures de sang, des touffes de duvet, des débris de cervelle !… On recueille même des cadavres entiers, et je me souviens, par exemple, que, le soir de Noël, il nous tomba du ciel deux oies sauvages qui nous firent un succulent réveillon.
Mais, tout à l'heure, cette trombe de fantômes, cet assaut si furieux que la lanterne en avait tremblé, ces démesurés battements d'ailes, ces cris enfin, ces croassements d'épouvante et de douleur, cette agonie tumultueuse et farouche, jamais encore, en sept années de phare, il ne m'avait été donné d'être témoin d'un semblable spectacle! Et, lorsque je me trouvai dehors, mon saisissement ne fit que s'accroître. Un tourbillon de formes apocalyptiques, que notre flamme verte et rouge teignait fantastiquement de sa double lueur, menait au-dessus de ma tête une ronde infernale. A mes pieds, sur les dalles de la galerie, d'autres formes gisaient à demi râlante essayant de dresser leur cou, ramant des pattes, le bec désespérément ouvert, les yeux déjà stupéfiés par la mort. C'étaient , autant que j'en pus juger, des " fous " blancs, mais d'une taille monstrueuse et d'une variété inconnues à nos climats. Depuis des semaines, sans doute, ils étaient en voyage, fuyant les soleils du sud, remontant vers les terres plus fraîches du septentrion. Eux aussi, le terrible Raz leur aura été fatal.
J'ai lancé par-dessus la balustrade les morts et les blessés. Alors seulement, les valides qui planaient autour du phare ont cessé leur vacarme effroyable et leur sarabande de damnés. Je les ai vus, au nombre d'au moins deux cents, se réorganiser en phalange et reprendre leur vol.


C'était, au moral, quelque chose d'analogue à l'espèce de prostration qui vous saisit, dans les phares du large, les jours de gros ouragan. Il n'y a pas de mots pour exprimer cela. On est roulé, ballotté, noyé dans un effroyable chaos de bruit. Tout est bouleversé, confondu. Il semble que l'on ait sur la tête tout le poids tumultueux de la mer soulevée hors de ses abîmes et, sous soi, le ciel béat, les profondeurs infinies du vide. Les murailles du phare elles-mêmes semblent tout à coup devenues vivantes et hurlantes ; les pierres muettes poussent des appels rauques, de formidables beuglements. Des paquets d'eau s'abattent, des vitres crèvent. Tout vire, tout oscille, tout chancelle. On ne sait plus, dans ce délire des éléments, à quel univers on appartient. On est comme projeté dans de vertigineux espaces : on n'a plus conscience de quoi que ce soit ; on est saoul de fracas et d'horreur ; on s'abandonne, ainsi qu'un atome ivre, à tout l'inconnu des forces déchaînées…


Une aube brouillée, une mer baveuse. La fumée d'un transatlantique à l'horizon. Il y a donc des gens qui voyagent, qui vont vers un but, vers un désir, vers un rêve ?…

J'obéis, le cœur serré d'une indicible épouvante. Il me semblait suivre une sorcière vers quelque monstrueux sabbat. Devant nous se dressait, mystérieuse et funèbre dans la nuit sans lune, la tour de l'ancien phare désaffecté.

Les démons du Raz ! Je crus, en vérité, sentir sur ma face leur souffle de mort, lorsque l'Ilienne ayant ouvert avec précaution la poterne de la tour, je m'engouffrai derrière elle dans l'escalier, que les vacillements de son fanal peuplaient de grimaçantes figures d'ombre, comme si toutes les furies des ténèbres, accroupies de marche en marche, se fussent levées à son approche, pour lui faire honneur.


CHAPITRE XIII

C'est la dernière fois aussi que je viens de procéder à l'allumage du feu.
Elle finit assez mal, au dehors, cette journée, après laquelle, durant tout un mois, j'ai soupiré. Les vents ont incliné vers le suroît. Une aile sombre, une aile d'une envergure immense et comme ouatée, par places, d'un duvet grisâtre, monte et plane sur la mer où frissonnent des teintes sinistres, des glauques et des violets innommés. Sein, toute noire, semble baigner dans une mare de sang refroidi. Une étoile qui s'essayait à luire a pris peur et s'est éclipsée. Seuls, les phares dardent leurs prunelles intermittentes ou fixes au milieu de cette grande ténèbre soudaine, annonciatrice de l'ouragan.
Ainsi que vous le trouverez porté à la feuille de service, ils sont tous visibles, ce soir. Depuis le pâle éclair de l'Ar-Mèn jusqu'à la crinière étincelante que secoue le Stif, pas un ne manque à l'appel.. . Les eaux peuvent s'ébrouer, le grain peut fondre : les sentinelles atlantiques sont à leur poste !…

 

CHAPITRE XIV

Le grain !.. Dix heures au chronomètre. La mer flagéllée bondit et se cabre. Tout le Raz est blanc, d'une blancheur livide, comme un mouvant paysage de neige sous la lune. Une crinière d'eau a cinglé la vitre : la lanterne en a frémi jusque dans ses nervures d'acier… aucun dégât, cependant. Le phare en a vu de plus terribles. Vous rappelez-vous mon rapport sur la tempête du 5 et 6 décembre, mon ingénieur ? votre chambre surtout avait souffert. Le vent, l'embrun y avaient arraché les boiseries, fourragé le parquet, noyé les meubles, métamorphosé en une loque immonde le portrait de ce bon M . Fresnel... Un peu plus, la tour elle-même était envahie et sans l'aide que me prêta ce débrouillard de Louarn… Oui, enfin ! C'est alors que vous fis observer que, votre appartement étant, par suite de son orientation ouest, la pièce la plus exposée, il y avait peut-être urgence à ce que l'on modifiât le mode des fermetures.
La semaine d'après, nous arrivait toute une équipe d'artisans, et, conformément à vos ordres :
1° On substituait à la fenêtre primitive un cadre de verre, d'une épaisseur de huit centimètres, assujetti à demeure dans un châssis de métal ;
2° La porte en cœur de chêne était remplacée par une porte en gaïac, blindée de tôle de cuivre, et, pour que nulle force humaine, ni surhumaine, ne la pût soulever de ses gonds, les pommelles destinées à les recevoir étaient entaillées dans la feuillure même des dormants.


Au lieu dune bouteille, nous en vidâmes deux. Je l'envoyai se coucher, à moitié gris, et je gagnai la lanterne. Le ciel n'avait pas un nuage ; la nuit, sur le Raz, était d'une limpidité merveilleuse. Au sommet de la Pointe, la tour découronnée de l'ancien phare, solitaire et provocante, au milieu du vaste pays nu, semblait jeter un défi muet à travers l'espace.

 

CHAPITRE XV

N'était la lampe, j'ouvrirais le vitrage pour laisser entrer les grandes haleines impétueuses et salubres du dehors...
Au premier moment, j'ai cru que cela provenait peut-être de l'appareil, que c'était la mèche qui brûlait mal ou la qualité de l'huile qui laissait à désirer.
Ce n'est que lorsque j'ai été pour descendre que j'ai compris… La puanteur emplissait les entrailles du phare, et c'est d'en bas, c'est des étages inférieures que le émanations montaient, -les mêmes, identiquement, qui s'exhalent des champs capistes, en automne, quand les détritus de sardines et de sprats avec lesquels on les engraisse ont commencé de pourrir.


Nous avions, Louarn et moi, repris nos places au pied du phare dont les yeux d'escarboucle et de rubis semblaient aussi passionnément intéressés que les nôtres par la venue silencieuse de cette barque surnaturelle dans la nuit... Et, plus haut que le phare, les astres eux-mêmes regardaient... On eût dit que l'attente angoissée qui me tenait les nerfs en suspens s'était communiquée à tout l'espace. Une caravane de cirrus fauves moutonnait, tapie au ras de l'horizon, dans la direction du couchant. La mer bruissait à peine. Il n'était pas jusqu'au Trégorrois qui ne se tût...


Le Ravitailleur, il est vrai, ne doit venir que demain. Mais j'ai gorgé la lampe d'huile et renouvelé sa mèche. C'est une veilleuse fidèle et sûre. Elle attendra, j'en suis convaincu, pour s'éteindre, qu'un autre ait pris, au banc de son quart, la place que j'aurai quittée.
Pauvre cher feu de Gorlébella!... La seule chose, le seul être au monde dont je m'éloigne avec quleque regret, c'est lui! La seule lueur bienfaisante qui persiste dans la détresse de mon coeur dévasté, c'est lui!... Tout le reste, famille, patrie, Dieu même, celle que vous savez l'a fauché... Si j'étais capable d'une prière, c'est au foyer tutélaire des nuits du Raz que je l'adresserais. Qu'il reçoive du moins la dernière larme que puissent verser encore mes yeux taris : je la lui voue!...
J'ai ouvert les portes de la galerie. Les vents sont nord-noroît : le ciel s'éclaircit.
Je viens de jeter par-dessus la balustrade le "coffre de Jim", et je vais prendre le même chemin. Dans un instant, mon ingénieur, le nommé Denis (Goulven), de Plounéventèr, ne sera plus qu'un noyé sans nom... Par ailleurs, rien à signaler.

Sur cette formule de service, au-dessus de laquelle était apposée la signature, avec son paraphe, se terminait le mémorial funèbre du chef-gardien de Gorlébella.

 

 

Les travaux d'approche de la construction d'un phare sur la Vieille encore appelée Gorlebella (la roche la plus éloignée), rocher qui fait face à la pointe du Raz, commenceront dès 1879 et elle sera bâtie de 1882 à 1887. L'architecture de la Vieille a été voulue ainsi par souci esthétique mais aussi pour éviter aux navigateurs de la confondre, de jour et par temps de brume, avec la tour voisine de Tévennec. Le feu fixe de la Vieille, situé à 33,89 m au-dessus du niveau de la mer, s'allume le 15 septembre 1887. Au même instant, les deux feux de la pointe du Raz s'éteignent
Elle sélève à 26,90 mètres au-dessus du sol et 36 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Eclairé par une lampe de 250 W, son feu blanc, rouge et vert à 2 + 1 occultations 12s, a une portée de 18 milles (environ 33 km).
Posiiton : 48º 02' 500" N 04º 45' 400" W

 

"En cette année 1876 au large des côtes de Bretagne, le phare de Gorlébella dresse sa haute silhouette de pierre en plein Raz de Sein, dans une solitude éternelle, au milieu d'une mer farouche agitée de remous incessants. A cent cinquante pieds au-dessus des eaux les deux gardiens - prisonniers de l'Océan et forçats du feu - veillent sur la lanterne dont la flamme attire les goélands attardés et les oiseaux migrateurs qui viennent s'y fracasser. Parfois, la tempête s'y déchaîne en trombes énormes. On dirait alors entendre des sons de cloches, une sorte de tocsin sauvage jailli des profondeurs de l'abîme. C'est dans cette lugubre tour que va se dérouler le drame, peut-être le plus atroce dont les tragiques annales du Raz aient conservé le souvenir. Voici cette fantastique histoire - d'amour et de mort - de Goulven, le gardien-chef du phare, et de son épouse Adèle, la plus jolie fille de Tréguier. Elle était sa femme devant Dieu, mais elle était aussi la femme d'un autre, devant le diable. Extraordinaire aventure que celle-là, où les démons du Raz de sein vont hurler leur colère dans la baie des Trépassés. Pour l'infidèle et son amant, la vengeance du gardien va se révéler terrifiante. Et le destin s'accomplira dans le phare à jamais maudit de Gorlébella."

 

 

On peut [...] regretter qu'au milieu de belles pages sur les colères du Raz, sur les paysages désolés du Cap, l'auteur ait campé dans ce livre un personnage d'Îlienne aussi antipathique que conventionnel. Il semble avoir ainsi sacrifié à un parti-pris, fort répandu à son époque, à l'égard des Sénans. Mais on chercherait en vain dans ce personnage quelques-unes des composantes réelles de l'âme et du caractère îliens.

« Sein, l'île des trépassés », Louis Le Cunff et Stanislas Richard

 

« Seul, peut-être, dans toute la littérature [consacrée aux phares], qu'elle soit de qualité ou feuilletonnesque, le roman que M. Anatole Le Braz a écrit d'après un fait divers légèrement modifié, possède le mérite de traiter d'une chose que l'auteur connaît bien. »

« Les hommes dans la tempête », Emile Condroyer

 

Ce livre est une invitation à la découverte de la vie des gardiens de phare au début du XXe siècle. Là-bas, dans la dangereuse mer d'Iroise, au large de la pointe du Raz se dresse un phare de pierre : le phare de Gorlébella ("la roche la plus éloignée") plus connu sous le nom de phare de la Vieille. Une équipe de trois gardiens assurent à tour de rôle le bon fonctionnement du phare et protègent donc ainsi les équipages qui croisent au large d'un naufrage éventuel.
Le gardien-chef, Goulven Denès, est originaire du Léon (nord Finistère) et a fait connaissance lors d'une escale antérieure d'une jeune fille de Tréguier prénommée Adèle ... Les deux jeunes gens vont s'aimer et partir s'installer sur la pointe du Raz car Goulven doit assurer périodiquement la relève à Gorlébella. Tout se passe pour le mieux même si la rudesse des paysages rend nostalgique Adèle qui songe tristement à son Trégor natal... Un poste vacant au phare et c'est un autre trégorrois (Louarn), cousin éloigné de l'épouse du gardien, qui vient s'installer dans le coin. Cette tierce personne va tragiquement faire basculer Goulven dans la folie. Alertée par l'ilienne, cette femme sombre et mystérieuse, le narrateur va comprendre la tromperie. Mariée à lui devant Dieu, la belle Adèle en aime un autre devant le diable. Laissant les deux amants dans l'ignorance de son dégoût, Goulven va méthodiquement tisser un piège diabolique afin de se venger efficacement du tandem maudit...

Ce roman est sombre tant dans l'histoire elle-même de cette vengeance préméditée que dans le contexte où elle se déroule. Le paysage dure et semi-désertique du Raz de Sein vient ajouter une dimension mélancolique et tragédique au désespoir du mari trompé. Une sorte de fatalité est inscrite dans le décor ainsi que le sent le couple lorsqu'il arrive dans ce pays (on retrouve ici un pessimisme identique à celui développé dans les œuvres de l'anglais Thomas Hardy à la même époque). Tout au long de l'intrigue, la noirceur de Goulven ne fera qu'augmenter. Une histoire terrible où les moments de félicité sont plus que rares, mais une histoire ô combien magistralement écrite d'une main de maître par le costarmoricain Anatole Le Braz. On devine aisément à travers son texte qu'il est aussi poète car force est de constater que c'est superbement bien écrit. Le livre est une peinture où la gravité des caractères et des paysages sont autant de coups de pinceaux tempétueux sur une toile gigantesque qui représenterait un couple déchu sur les landes bretonnes déchirées par le fracas des vagues.

Il est intéressant de re-situer l'œuvre dans son contexte de fin du XIXe siècle : les rapports géographiques et par conséquent socio-culturels n'ont pas grand chose à voir avec la situation présente. Ainsi, Léon et Trégor sont presque deux pays différents et le mariage entre Goulven et Adèle est déjà pour certains un mauvais signe. L'auteur décrit à merveille la Bretagne d'antan et définit avec précision les différences dans les traits de caractère entre habitants du nord et habitants de l'ouest. A noter que Anatole Le Braz s'est inspiré d'un fait divers. Le film de Philippe Lioret, "L'équipier" sorti en 2004, ressemble étrangement au "Gardien du feu" et même si la folie destructrice de la fin n'a pas lieu, on retrouve la même intrigue en triangle entre un gardien, sa femme et la relève...

C r i t i q u e p a r H a r d i n s k i