|
Anatole
LE BRAZ
Né à Saint Servais, au pied des Monts d'Arrée, il a fait ses études universitaires à Paris. Professeur, écrivain, poète, conteur et collecteur de mémoire, amoureux du Trégor et habitant de Port-Blanc. Il publie
en 1893 "La Légende de la Mort chez les Bretons Armoricains", récits et
témoignages recueillis auprès de paysans et marins, 'Au Pays des
Pardons' en 1894 et enfin le roman 'Le gardien du feu' en 1900. Autres éléments biographiques : ici et là
Roman dont le texte a été édité de nombreuses fois depuis 1900, il fut illustré par les bois originaux de Mathurin Méheut en 1923 et parut chez G. et A. Mornay éditeurs, Paris. Il vient d'être réédité par les Editions Langlaude Paris 2005 (48 passage Jouffroy, Paris 09) avec une préface de Patrick Jude. « Le gardien du feu » ill. de Mathurin Méheut, Paris : Mornay, 1923 « Le gardien du feu », Saint Malo : L'Ancre de marine, 1991 « Le gardien du feu », Rennes : Terre de brume, 2000 « Le gardien du feu » avec les ill. de Mathurin Méheut, Paris : Éd. Langlaude, 2005
|
||
|
Le gardien du phare
INTRODUCTION
"
Phare de Gorlébella, 1876 "
CHAPITRE I Adèle
[...] articula d'une voix ferme :
CHAPITRE II Nous habitâmes tout à tour les postes de Bodic, de Port-Béni, de Lantouar. Tous, des phares terriens, situés sur les hauteurs verdoyantes ou à l'embouchure des rivières salées du Trégor. Il eût été difficile de rêver à notre félicité des nids plus charmants. Nous y vivions, Adèle et moi, côte à côte, jamais séparés. Les nuits même, lorsque j'étais de quart, elle les passait avec moi dans la lanterne. Ces veillées aériennes dans la grande lumière éclatante lui étaient un prétexte à mille imaginations délicieuses ou folâtres.
Ouvrons plutôt à au vent de la nuit, à l'air vierge, à l'air irrespiré des grandes solitudes atlantiques. Je viens de passer quelques minutes sur la galerie. La brise est tombée avec le jusant. Le ciel est à la brume. Le feu des Pierres-Noires est très distinct, se recule et s'efface. La Pointe du Raz elle-même n'est plus qu'une haute silhouette sombre, vers l'orient : elle a son aspect des mauvais jours, le profil indécis et menaçant d'une terre fantôme.
Tout le ciel était tendu comme d'une funèbre draperie de nuages que le vent remuait sans parvenir à les écarter. Les lampes des phares, au loin, brûlaient sans éclat, telles que des braises éparses qui agonisent dans le noir d'un four éteint.
Je
sautai à bas de ma couchette, presque rasséréné ; puis sans prendre
le temps de m'habiller tout à fait, pieds nus et en corps de chemise,
je grimpai d'une haleine jusqu'à la lanterne. Les brumes étaient tombées
; la clarté toute neuve du soleil de mars argentait les grands espaces
lavés de frais. Accoudé à la balustrade de la galerie extérieure, je
braquai ma longue-vue sur les falaises du Cap que commençait à couronner
un gazon reverdi. Le paysage, en dépit de ses durs hérissements de pierre,
était d'une majesté paisible. L'air était tiède comme en juin. Une lumière généreuse avivait d'une splendeur presque estivale les lointains élargis. La courbe des eaux, à l'horizon, avait des teintes d'un bleu intense que rehaussait un mince linéament d'or. Autour du phare, les courants semblaient se jouer avec abandon, déroulant les mille reflets de leurs soies et de leurs satins, telles que des écharpes de fées, tissées de toutes les irisations de l'arc-en-ciel. Il n'était pas jusqu'à l'île de Sein, dans l'ouest, dont la longue échine plate et triste ne se fût comme soulevée sur la mer, pour saluer la résurrection du soleil ; ce n'était plus la terre-épave à demi sombrée ; on eût dit que les façades blanches de ses maisons se déployaient, prêtes à prendre le vent, ainsi que des voiles. Quant au continent, il nous faisait l'effet de s'avancer vers Gorlébella comme la proue éclatante d'un navire surnaturel.
CHAPITRE IX 30 avril - Deux heures après minuit Comme
j'achevais d'écrire ce qui précède, mon ingénieur, j'ai perçu tout à
coup des bruits étranges, le galop d'une espèce de chevauchée aérienne
dans les profondeurs tranquilles de l'espace. Et, presque aussitôt une
nuée de spectres ailés, pareils à des hippogriffes, est venue s'abattre
avec fracas contre le vitrage de la lanterne. J'ai cru un moment que
le verre, malgré son épaisseur, volait en éclats. Vite, j'ai jeté là
ma plume et franchi la porte de la galerie.
J'obéis,
le cœur serré d'une indicible épouvante. Il me semblait suivre une sorcière
vers quelque monstrueux sabbat. Devant nous se dressait, mystérieuse
et funèbre dans la nuit sans lune, la tour de l'ancien phare désaffecté.
Les démons du Raz ! Je crus, en vérité, sentir sur ma face leur souffle de mort, lorsque l'Ilienne ayant ouvert avec précaution la poterne de la tour, je m'engouffrai derrière elle dans l'escalier, que les vacillements de son fanal peuplaient de grimaçantes figures d'ombre, comme si toutes les furies des ténèbres, accroupies de marche en marche, se fussent levées à son approche, pour lui faire honneur.
C'est
la dernière fois aussi que je viens de procéder à l'allumage du feu.
CHAPITRE XIV Le
grain !.. Dix heures au chronomètre. La mer flagéllée
bondit et se cabre. Tout le Raz est blanc, d'une blancheur livide, comme
un mouvant paysage de neige sous la lune. Une crinière d'eau a cinglé
la vitre : la lanterne en a frémi jusque dans ses nervures d'acier…
aucun dégât, cependant. Le phare en a vu de plus terribles. Vous rappelez-vous
mon rapport sur la tempête du 5 et 6 décembre, mon ingénieur ? votre
chambre surtout avait souffert. Le vent, l'embrun y avaient arraché
les boiseries, fourragé le parquet, noyé les meubles, métamorphosé en
une loque immonde le portrait de ce bon M . Fresnel... Un peu plus,
la tour elle-même était envahie et sans l'aide que me prêta ce débrouillard
de Louarn… Oui, enfin ! C'est alors que vous fis observer que, votre
appartement étant, par suite de son orientation ouest, la pièce la plus
exposée, il y avait peut-être urgence à ce que l'on modifiât le mode
des fermetures.
CHAPITRE XV N'était
la lampe, j'ouvrirais le vitrage pour laisser entrer les grandes haleines
impétueuses et salubres du dehors...
Sur cette formule de service, au-dessus de laquelle était apposée la signature, avec son paraphe, se terminait le mémorial funèbre du chef-gardien de Gorlébella.
|
"En cette année 1876 au large des côtes de Bretagne, le phare de Gorlébella dresse sa haute silhouette de pierre en plein Raz de Sein, dans une solitude éternelle, au milieu d'une mer farouche agitée de remous incessants. A cent cinquante pieds au-dessus des eaux les deux gardiens - prisonniers de l'Océan et forçats du feu - veillent sur la lanterne dont la flamme attire les goélands attardés et les oiseaux migrateurs qui viennent s'y fracasser. Parfois, la tempête s'y déchaîne en trombes énormes. On dirait alors entendre des sons de cloches, une sorte de tocsin sauvage jailli des profondeurs de l'abîme. C'est dans cette lugubre tour que va se dérouler le drame, peut-être le plus atroce dont les tragiques annales du Raz aient conservé le souvenir. Voici cette fantastique histoire - d'amour et de mort - de Goulven, le gardien-chef du phare, et de son épouse Adèle, la plus jolie fille de Tréguier. Elle était sa femme devant Dieu, mais elle était aussi la femme d'un autre, devant le diable. Extraordinaire aventure que celle-là, où les démons du Raz de sein vont hurler leur colère dans la baie des Trépassés. Pour l'infidèle et son amant, la vengeance du gardien va se révéler terrifiante. Et le destin s'accomplira dans le phare à jamais maudit de Gorlébella."
On peut [...] regretter qu'au milieu de belles pages sur les colères du Raz, sur les paysages désolés du Cap, l'auteur ait campé dans ce livre un personnage d'Îlienne aussi antipathique que conventionnel. Il semble avoir ainsi sacrifié à un parti-pris, fort répandu à son époque, à l'égard des Sénans. Mais on chercherait en vain dans ce personnage quelques-unes des composantes réelles de l'âme et du caractère îliens. « Sein, l'île des trépassés », Louis Le Cunff et Stanislas Richard
« Seul, peut-être, dans toute la littérature [consacrée aux phares], qu'elle soit de qualité ou feuilletonnesque, le roman que M. Anatole Le Braz a écrit d'après un fait divers légèrement modifié, possède le mérite de traiter d'une chose que l'auteur connaît bien. » « Les hommes dans la tempête », Emile Condroyer
Ce livre
est une invitation à la découverte de la vie des gardiens de phare au
début du XXe siècle. Là-bas, dans la dangereuse mer d'Iroise, au large
de la pointe du Raz se dresse un phare de pierre : le phare de Gorlébella
("la roche la plus éloignée") plus connu sous le nom de phare de la Vieille.
Une équipe de trois gardiens assurent à tour de rôle le bon fonctionnement
du phare et protègent donc ainsi les équipages qui croisent au large d'un
naufrage éventuel. Ce roman est sombre tant dans l'histoire elle-même de cette vengeance préméditée que dans le contexte où elle se déroule. Le paysage dure et semi-désertique du Raz de Sein vient ajouter une dimension mélancolique et tragédique au désespoir du mari trompé. Une sorte de fatalité est inscrite dans le décor ainsi que le sent le couple lorsqu'il arrive dans ce pays (on retrouve ici un pessimisme identique à celui développé dans les œuvres de l'anglais Thomas Hardy à la même époque). Tout au long de l'intrigue, la noirceur de Goulven ne fera qu'augmenter. Une histoire terrible où les moments de félicité sont plus que rares, mais une histoire ô combien magistralement écrite d'une main de maître par le costarmoricain Anatole Le Braz. On devine aisément à travers son texte qu'il est aussi poète car force est de constater que c'est superbement bien écrit. Le livre est une peinture où la gravité des caractères et des paysages sont autant de coups de pinceaux tempétueux sur une toile gigantesque qui représenterait un couple déchu sur les landes bretonnes déchirées par le fracas des vagues. Il est intéressant de re-situer l'œuvre dans son contexte de fin du XIXe siècle : les rapports géographiques et par conséquent socio-culturels n'ont pas grand chose à voir avec la situation présente. Ainsi, Léon et Trégor sont presque deux pays différents et le mariage entre Goulven et Adèle est déjà pour certains un mauvais signe. L'auteur décrit à merveille la Bretagne d'antan et définit avec précision les différences dans les traits de caractère entre habitants du nord et habitants de l'ouest. A noter que Anatole Le Braz s'est inspiré d'un fait divers. Le film de Philippe Lioret, "L'équipier" sorti en 2004, ressemble étrangement au "Gardien du feu" et même si la folie destructrice de la fin n'a pas lieu, on retrouve la même intrigue en triangle entre un gardien, sa femme et la relève... C r i t i q u e p a r H a r d i n s k i |
|