rachilde

Rachilde
Marie-Marguerite Vallette, née Eymery
(1860-1953)

Biographie complète - A propos de la Tour d'amour

 

 

 

 

 

Portrait de M. Guiget paru dans La Revue Encyclopédique du 15 novembre 1893

 

 

 

 

Extraits de 'La tour d'amour'
(Mercure de France - 1899)

 

 


CHAPITRE I

 

- C'est vous, Jean Maleux ?
- J'en ai l'avantage, que je répondis très poliment, car je pensais bien qu'il ne fallait point parler tout à trac en cette cambuse.
- Nous vous avons choisi, mon garçon, sur les dix concurrents, et j'espère que nous n'aurons pas à nous repentir de notre choix. Vous êtes nommé pour Ar-Men.
Ah ! C'était pour Ar-Men. Je respirais comme si on m'avait ôté un poids de soixante kilos de dessus l'estomac. Je ne savais pas ce qui m'attendait. J'étais joyeux de l'affaire à m'en mettre à giguer devant eux. Fini des ballottements et des apprentissages. On était casé, son maître dans une propriété de l'Etat, un endroit respectable où qu'on serait tranquille.
- Vous n'avez pas trente ans, que dit le petit sec, et c'est jeune.
Il se caressait la barbe, regardait toujours ses ongles. Il avait l'air de se chercher des poux qu'il voulait tuer.
- On vieillira, que je lui répondis en rigolant.
Un vieillit même très vite à Ar-Men, fit le patron galonné, qui ne riait pas, peut-être parce qu'il savait ce qu'il disait. Seulement, nous vous prenons à cause de l'autre, là-bas, qui décline. Malgré son expérience, il a besoin d'un luron pour le renforcer. On ravitaille à Ar-Men.

 

Mon temps était venu de m'implanter en mer ferme.

 

De Brest, on allait donc " ravitailler " Ar-Men dans un bateau, le Saint-Christophe, un vapeur-passeur qui remplaçait le Georges-Alfred abîmé récemment (abîmé, ici, ça ne veut pas dire que la robe d'une dame a reçu des éclaboussures ou qu'on lui a fait un accroc en marchant dessus… ça signifie que le vapeur-passeur s'était ouvert en deux sur un rocher et perdu corps et biens).

 

Par le hublot de la soute je ne voyais que l'eau, mais je connaissais les endroits de mémoire. On filait sur la pointe des Capucins, Tévennec, pour gagner Ar-Men, en passant devant Sein et Pont-de-Sein.

 

A dix heures, on arriva sur Ar-Men. Je le sentis, car ça roulait beaucoup. Dans ces endroits, la mer est perpétuellement démontée. C'est comme un courant se brisant sur des piles de pont, seulement il n'y a pas de pont, et il faut veiller au moindre choc comme si on était sur un bateau de verre.
On me héla par le porte-voix.
Je grimpai et me trouvai devant… ma maison de retraite.
A pic, par le travers de Saint-Christophe, s'élevait le phare d'Ar-Men, tout entouré de crachats de l'Océan. Les vagues se révolutionnaient à sa base en hurlant et bavant avec la bonne envie de le démolir. Jamais je ne l'aurais pas cru si grand, si colosse. Je l'avais déjà vu dans le cabinet du patron de l'apprentissage, en joujou, haut comme le doigt et tout historié de petits échelons d'argent. On le posait sur les cartes, et il restait là, l'air pas plus fier que ses voisins. On allumait, semblait-il, comme on allume un bout de pipe. Seulement, nature, il était moins drôle. Sa grue d'arrimage et son fil de va-et-vient lui voilaient la face, pareils à une immense toile d'araignée. Juché sur une roche où on ne devait pas pouvoir mettre le pied, jadis, il tenait par miracle, si gros, si long, qu'on se sentait de l'orgueil pour la force de l'homme qui l'avait conçu. Trente-six ans de travail et une ration de cadavres ! Il en était gras, le monstre, d'avoir dévoré des ouvriers. Sa croupe, hors de l'eau, luisait comme enduite d'une viscosité ; son esplanade, lisse comme du marbre, présentait l'aspect d'un perron de préfecture, tant elle était blanche et jolie, mais, tout autour, quand la vague se recroquevillait sur elle-même, on découvrait des trous, des vieux trous de dents gâtées, et cela sentait la marée, âprement, avec un surgoût de sang pourri. On établit les signaux, et la grue d'arrimage s 'abaissa. Le monstre daignait nous tendre la patte ; On nous jeta des bouées : il fallut près d'une heure pour les harponner, la mer y mettait des façons.

 

… au palan on suspendit le panier à ravitailler, une lourde cage à poules pleine de bonnes choses et bien enveloppée de goudronnerie. On risquait un bain. On hissa ferme. Celui qui dirigeait la manœuvre nous dardait des prunelles terribles. La mer, du reste, faisait un tel tapage qu'on avait besoin de le voir briller, le brave homme, sans cela, on n'aurait pas saisi les ordres. Toutes les précautions n'empêchèrent point que le paquet bût un fameux coup. On aurait dit que quelqu'un le tirait par en bas pendant que nous le hissions par en haut. Et on se demandait s'il tomberait enfin dans le gosier du phare, sa porte ronde qui béait, de loin, comme l'entonnoir d'un serpent.

 

Je renverse la tête pour apercevoir encore le ciel, mais il n'y a plus de ciel, il y a le monstre, le phare qui grandit, grossir et se dresse presque sur mon ventre. Je crois que je le porte et qu'il m'écrase, ce phare formidable tout nu, sa coupe verte luisant hors des flots blanc d'écume. Il ouvre la gueule… rien qu'une gueule, sans aucun trou d'yeux. Il est aveugle, mais il m'avalera tout de même. Tant pis pour la gloriole. Je me mets à crier, car mes mains saignent de me cramponner à cette corde. C'est pour de bon que je vais lâcher…

 

 

 

CHAPITRE II

 

- Combien qu'il y a de marches ? Il y en a … il y en a… deux cent dix, sans compter les autres.
Nous dînions au milieu de la salle à manger du phare Ar-Men, une petite pièce basse, ronde, éclairée, le jour, par sa porte voûtée donnant sur l'esplanade, et le soir d'une lampe à pétrole pendue au plafond, un lumignon en chapeau de zinc qui fumait si dru qu'on y voyait juste ses bouchées. Entre nous il y avait une table de vieux bois dur, la miche était écalée dessus avec du jambon, un pot de cidre et une bouteille de rhum. Point de soupe, puisque point de cuisinière dans la maison. On se nourrissait d'un tas de conserves rancies, dont la marine ne voulait plus, et d'était les sous du vieux qui lui payaient ses boissons de luxe. Nous possédions, en fait de vaisselle, deux gros bols d'étain et deux couteaux à manche de corne. C'était tout du solide. On devinait que le vent n'emporterait point le couvert. Nos escabeaux se rattachaient aux pieds de la table par du filin tordu serré. Aux murs, se collaient le portrait de Napoléon, celui de notre dernier Président, un grand calendrier où toutes les dates de marées étaient plusieurs fois soulignées à l'encre, et, dans un cadre noir, derrière une vitre, le tableau de notre besogne : les heures de gardes, celles de descentes, les tours de veille, de repos, aussi comment on répare la mécanique de la lanterne quand ça vient à se détraquer loin de tous secours, avec des dessins et des renseignement à n'en plus finir, ce que chacun doit savoir par cœur, quoi. Une horloge bretonne, bien bretonne, tâtonnait à travers l'heure en faisant le bruit d'un balai de bois balayant du gravier ; mais à côté d'elle, il y avait l'heure de la marine dans un double châssis de cristal avec des poids, des contrepoids, toute une argenterie de fer-blanc pleine de mystère, où l'on se reconnaît en y perdant des minutes, si bien que l'horloge du pays, quoique toujours en retard, vous rattrape au détour du cercle…

 

Le vieux, pendant que j'inspectais le taudis, ne regardait, lui, que le plancher, un plancher de pierre cimenté sur dix pieds de roc…

 

Il alla vers la porte, une porte ovale comme un gosier de baleine, et se vomit, l'horreur, sur la terrasse claire du phare…. Et nous fîmes quelques tours sur l'esplanade.
A cette heure du soir, ça devenait effrayant de voir deux pauvres bonhommes devant ce géant de pierre, sur ce roc abandonné de Dieu. Des lames furieuses le saisissaient en travers et le coupaient à moitié de sa croupe, bavant toute leur écume qui retombait en neige sur les dalles du coin nord. On entendait gronder le canon de la vague donnant ses assauts, ébranlant tout l'édifice et le faisant vibrer comme une trompe de cuivre. Je comprenais maintenant pourquoi on attachait les chaises dans la salle à manger ! L'aspiration de l'eau était tellement violente que cela vous attirait dehors tous les objets libres.
… Les nuits de grands souffles, on ne pouvait pas sortir. On se tenait droit, par habitude, mais on se sentait humer du fond qui s'ouvrait en spirale pour vous aider à mieux glisser jusqu'au ventre de la mer. La terrasse était toute blanche, elle luisait, savonneuse, sous le talon, allant de la couleur du lait à la nuance tendre de l'eau même, transparente, d'un blanc verdâtre de porcelaine très émaillée, finissant par se fondre avec les vagues.
La mer montait, escaladait, et s'arrêtait éternellement aux premières dalles, retombant, lasse, pour se redresser cinq secondes après, plus furieuse. Elle faisait ce travail d'ennemie devant vous, on ne pouvait se défendre ; ni parapet vers son entrée, ni grille de fer pour lui briser les dents.
… que le phare avait l'aspect d'un mât de navire sombrant, et l'on se sentait emporter à toute vitesse dans toutes les directions à la fois.

 

Le phare, à feux fixes, était construit à trois étages de mèches, et chaque secteur représentait bien toutes les flammes réunies d'un lustre de Noël. Plus tard, les ingénieurs devaient le mettre électrique ; dans l'instant, il était à l'huile minérale comme toutes les bonnes lampes de cuisine. Il avait trois rangs de réflecteurs superposés en miroir d'Archimède, et les rayons s'en échappaient en trois écharpes de tons rose-jaune se dégradant jusqu'à la nuance du soufre pour aller tomber dans la mer lointaine tout diffus, presque blancs, d'un blanc de linceul.
… La triple armature de cristal et d'acier qui protège les lampes contre le vent ne les défend pas quelquefois du plus grand danger connu : l'oiseau-caillou. C'est un oiseau gros comme le poing qui arrive en bombe, fonce sur la lumière, traverse tous les vitrages et tombe mort sur une mèche qu'il éteint ou fait charbonner. Tous les animaux de mer : pétrels, goélands, poules de rocher, grues de passage, canards d'hiver ou martinets tourbillonnant autour de la cage du feu et finissent par y laisser leurs plumes, surtout en époque de tempête, mais aucun n'a cette bravoure et ne se livre davantage à la véhémence des trombes. On ne connaît le vrai nom de l'espèce que chez les savants. Chez nous, c'est l'oiseau-caillou, quoi. Il est lancé par la fronde de Dieu et, gros comme le poing, il devient souvent la perte d'un navire.

 

 

CHAPITRE VI

 

La lumière du phare tout flambant neuf, remis au point par une grosse provision d'huile, se changeait en un espèce de vapeur jaune, sulfureuse, assez semblable à la lueur qui se dégage des locomotives pénétrant, panaches rabattus, sous un tunnel. Les lames moutonnaient dans cette lueur diffuse prenaient des tons de bitume, et ce n'était pas drôle.

 

 

CHAPITRE IX

 

… Le phare ! Mon Dieu, déjà le phare ! Voici la tour…

La tour prends garde,
La tour d'amour… our … our …

 

 

CHAPITRE X

 

Le phare tressaille, vibre, semble déraper, d'abord tout doucement, selon que l'on regarde l'esplanade ou très vite, selon qu'on regarde là-bas le dos de la Baleine. Ce récif noirâtre l'attire comme un aimant attire une grande aiguille de fer.
Et la valse éternelle s'accélère ; plus les vagues sautent, plus le phare tourne.

 

La mer délirante bavait, crachait, se roulait devant le phare, en se montrant toute nue jusqu'aux entrailles.

 

 

CHAPITRE XII

 

Nous habitions la Tour d'Amour !

 

 

© Mercure de France

 

 

 

A propos de 'La tour d'amour'

 

Une partie de l'œuvre de Rachilde se nourrit du souvenir de la terre de son enfance passée en Périgord, au Cros " trou " sombre et marécageux, situé entre Château-l'Evêque et Périgueux. L'évocation, dans ses romans, de son enfance et de la terre où elle vécut jusqu'à sa majorité est sans cesse traversée par des images et des métaphores de l'eau. L'eau est, en effet, au commencement de la vie de la petite Marguerite. Rachilde rappelle dans la célèbre préface à son roman A mort paru en 1186, qu'elle est née en face de la " mare aux grenouilles ", dans une propriété qui regorgeait d'eau au point que les fruits s'y gâtaient. Arrivée à l'âge de la puberté, Marguerite verra se dresser hors de la mer " une sorte […] d'immense cadavre blême, les bras tendus en avant, la tête ballottant sur les épaules ". L'eau tout autour " semblait se soulever d'horreur en grosses vagues muettes ". En proie à des hallucinations, la jeune fille est tentée de se noyer.

 

Ce mélange de boue, d'eau sombre, de noyé et de lectures salvatrices n'est pas étranger à la composition du roman la Tour d'amour.

 

La mer n'y est plus un simple décor de tragédie qui court, semblable à une frise, le long de la lande … ; elle est le personnage principal dans une histoire qui met en scène deux gardiens de phare. Planté sur un roc isolé qui s'avance dans l'océan, le phare appelé Ar-Men, le " roc " en breton, affronte l'océan déchaîné. Rachilde n'a pas choisi n'importe quel phare ; en effet Ar-Men se dresse au bout de la chaussée de Sein, constituée d'un chapelet de récifs, fort dangereux pour les bateaux, qui s'étend çà huit milles, au large de l'île de Sein.

 

De nombreux croquis exécutés par Sabattier accompagnent le reportage [" A propos du naufrage du Drummond-Castle " - l'Illustration, 27 juin 1896], que Rachilde utilise et recopie parfois mot à mot lorsqu'il s'agit de détails techniques ou d'analyse à caractère géophysique propres à donner à son récit un fond de réalisme et un ton authentique.

 

… les gardiens de la Tour d'amour n'ont rien de commun avec ceux de n'importe quel phare de nos côtes ; Barnabas et son apprenti, Jean Maleux, sont symboliquement représentatifs de l'univers du romanesque et de ce qu'on appelle " la littérature fin de siècle " dans laquelle s'inscrit ce roman.

 

Le phare va, en effet, cristalliser tous les grands thèmes qui firent le succès de Rachilde et qu'elle va organiser avec art et sobriété. C'est ainsi que la mer symbolise le ventre maternel et, plus généralement, tous les périls que fait courir à la femme la sexualité.

 

La mer, symbole de toutes les femmes, ouvre au pied du phare ses énormes cuisses vertes et gainées ; elle soulève ses " jupes jusqu'aux entrailles ", " se lamente comme une épouse trahie ". Jean Maleux la compare à " un sein de femme enragée " puis à " un ventre " et à " une expulseuse d'hommes ". Elle est tour à tour vierge, prostituée, épouse trompée, mère infanticide.

 

 

Extraits de la préface d'Edith Silve (Mercure de France - 1994)