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Rachilde
Biographie complète - A propos de la Tour d'amour
Portrait de M. Guiget paru dans La Revue Encyclopédique du 15 novembre 1893
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Extraits
de 'La tour d'amour'
CHAPITRE I
- C'est
vous, Jean Maleux ?
Mon temps était venu de m'implanter en mer ferme.
De Brest, on allait donc " ravitailler " Ar-Men dans un bateau, le Saint-Christophe, un vapeur-passeur qui remplaçait le Georges-Alfred abîmé récemment (abîmé, ici, ça ne veut pas dire que la robe d'une dame a reçu des éclaboussures ou qu'on lui a fait un accroc en marchant dessus… ça signifie que le vapeur-passeur s'était ouvert en deux sur un rocher et perdu corps et biens).
Par le hublot de la soute je ne voyais que l'eau, mais je connaissais les endroits de mémoire. On filait sur la pointe des Capucins, Tévennec, pour gagner Ar-Men, en passant devant Sein et Pont-de-Sein.
A dix
heures, on arriva sur Ar-Men. Je le sentis, car ça roulait beaucoup.
Dans ces endroits, la mer est perpétuellement démontée. C'est comme
un courant se brisant sur des piles de pont, seulement il n'y a pas
de pont, et il faut veiller au moindre choc comme si on était sur un
bateau de verre.
… au palan on suspendit le panier à ravitailler, une lourde cage à poules pleine de bonnes choses et bien enveloppée de goudronnerie. On risquait un bain. On hissa ferme. Celui qui dirigeait la manœuvre nous dardait des prunelles terribles. La mer, du reste, faisait un tel tapage qu'on avait besoin de le voir briller, le brave homme, sans cela, on n'aurait pas saisi les ordres. Toutes les précautions n'empêchèrent point que le paquet bût un fameux coup. On aurait dit que quelqu'un le tirait par en bas pendant que nous le hissions par en haut. Et on se demandait s'il tomberait enfin dans le gosier du phare, sa porte ronde qui béait, de loin, comme l'entonnoir d'un serpent.
Je renverse la tête pour apercevoir encore le ciel, mais il n'y a plus de ciel, il y a le monstre, le phare qui grandit, grossir et se dresse presque sur mon ventre. Je crois que je le porte et qu'il m'écrase, ce phare formidable tout nu, sa coupe verte luisant hors des flots blanc d'écume. Il ouvre la gueule… rien qu'une gueule, sans aucun trou d'yeux. Il est aveugle, mais il m'avalera tout de même. Tant pis pour la gloriole. Je me mets à crier, car mes mains saignent de me cramponner à cette corde. C'est pour de bon que je vais lâcher…
CHAPITRE II
-
Combien qu'il y a de marches ? Il y en a … il y en a… deux cent dix,
sans compter les autres.
Le vieux, pendant que j'inspectais le taudis, ne regardait, lui, que le plancher, un plancher de pierre cimenté sur dix pieds de roc…
Il
alla vers la porte, une porte ovale comme un gosier de baleine, et se
vomit, l'horreur, sur la terrasse claire du phare…. Et nous fîmes quelques
tours sur l'esplanade.
Le
phare, à feux fixes, était construit à trois étages de mèches, et chaque
secteur représentait bien toutes les flammes réunies d'un lustre de
Noël. Plus tard, les ingénieurs devaient le mettre électrique ; dans
l'instant, il était à l'huile minérale comme toutes les bonnes lampes
de cuisine. Il avait trois rangs de réflecteurs superposés en miroir
d'Archimède, et les rayons s'en échappaient en trois écharpes de tons
rose-jaune se dégradant jusqu'à la nuance du soufre pour aller tomber
dans la mer lointaine tout diffus, presque blancs, d'un blanc de linceul.
CHAPITRE VI
La lumière du phare tout flambant neuf, remis au point par une grosse provision d'huile, se changeait en un espèce de vapeur jaune, sulfureuse, assez semblable à la lueur qui se dégage des locomotives pénétrant, panaches rabattus, sous un tunnel. Les lames moutonnaient dans cette lueur diffuse prenaient des tons de bitume, et ce n'était pas drôle.
CHAPITRE IX
… Le phare ! Mon Dieu, déjà le phare ! Voici la tour… La
tour prends garde,
CHAPITRE X
Le
phare tressaille, vibre, semble déraper, d'abord tout doucement, selon
que l'on regarde l'esplanade ou très vite, selon qu'on regarde là-bas
le dos de la Baleine. Ce récif noirâtre l'attire comme un aimant attire
une grande aiguille de fer.
La mer délirante bavait, crachait, se roulait devant le phare, en se montrant toute nue jusqu'aux entrailles.
CHAPITRE XII
Nous habitions la Tour d'Amour !
© Mercure de France
A propos de 'La tour d'amour'
Une partie de l'œuvre de Rachilde se nourrit du souvenir de la terre de son enfance passée en Périgord, au Cros " trou " sombre et marécageux, situé entre Château-l'Evêque et Périgueux. L'évocation, dans ses romans, de son enfance et de la terre où elle vécut jusqu'à sa majorité est sans cesse traversée par des images et des métaphores de l'eau. L'eau est, en effet, au commencement de la vie de la petite Marguerite. Rachilde rappelle dans la célèbre préface à son roman A mort paru en 1186, qu'elle est née en face de la " mare aux grenouilles ", dans une propriété qui regorgeait d'eau au point que les fruits s'y gâtaient. Arrivée à l'âge de la puberté, Marguerite verra se dresser hors de la mer " une sorte […] d'immense cadavre blême, les bras tendus en avant, la tête ballottant sur les épaules ". L'eau tout autour " semblait se soulever d'horreur en grosses vagues muettes ". En proie à des hallucinations, la jeune fille est tentée de se noyer.
Ce mélange de boue, d'eau sombre, de noyé et de lectures salvatrices n'est pas étranger à la composition du roman la Tour d'amour.
La mer n'y est plus un simple décor de tragédie qui court, semblable à une frise, le long de la lande … ; elle est le personnage principal dans une histoire qui met en scène deux gardiens de phare. Planté sur un roc isolé qui s'avance dans l'océan, le phare appelé Ar-Men, le " roc " en breton, affronte l'océan déchaîné. Rachilde n'a pas choisi n'importe quel phare ; en effet Ar-Men se dresse au bout de la chaussée de Sein, constituée d'un chapelet de récifs, fort dangereux pour les bateaux, qui s'étend çà huit milles, au large de l'île de Sein.
De nombreux croquis exécutés par Sabattier accompagnent le reportage [" A propos du naufrage du Drummond-Castle " - l'Illustration, 27 juin 1896], que Rachilde utilise et recopie parfois mot à mot lorsqu'il s'agit de détails techniques ou d'analyse à caractère géophysique propres à donner à son récit un fond de réalisme et un ton authentique.
… les gardiens de la Tour d'amour n'ont rien de commun avec ceux de n'importe quel phare de nos côtes ; Barnabas et son apprenti, Jean Maleux, sont symboliquement représentatifs de l'univers du romanesque et de ce qu'on appelle " la littérature fin de siècle " dans laquelle s'inscrit ce roman.
Le phare va, en effet, cristalliser tous les grands thèmes qui firent le succès de Rachilde et qu'elle va organiser avec art et sobriété. C'est ainsi que la mer symbolise le ventre maternel et, plus généralement, tous les périls que fait courir à la femme la sexualité.
La mer, symbole de toutes les femmes, ouvre au pied du phare ses énormes cuisses vertes et gainées ; elle soulève ses " jupes jusqu'aux entrailles ", " se lamente comme une épouse trahie ". Jean Maleux la compare à " un sein de femme enragée " puis à " un ventre " et à " une expulseuse d'hommes ". Elle est tour à tour vierge, prostituée, épouse trompée, mère infanticide.
Extraits de la préface d'Edith Silve (Mercure de France - 1994)
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