Paul REBOUX

(1877 - 1963)

Paul Reboux est le pseudonyme en littérature d'André Amillet. Né à Paris en 1877, il est le fils de la célèbre modiste Caroline Reboux.

Paul Reboux, écrivain français, fut peintre, critique littéraire et gastronomique, romancier, auteur de livres d'histoire naturelle, de biographies, de récits de voyages et de livres pour enfants. Paul

Il est surtout connu pour le recueil de pastiches 'À la manière de...' qu'il publia, en 1908, 1910 et 1913, avec son ami Charles Müller (1877-1914) , en trois séries. Après la mort de Charles Muller, il fait paraître, en 1925, un quatrième recueil et un cinquième, en 1950 dans lequel Jean-Paul Sartre voisine avec Jean Giono, Boris Vian et Henry de Montherlant.

Ces recueils, qui se moquaient gentiment des tics littéraires d'écrivains comme Octave Mirbeau, Léon Tolstoï, Marcel Proust, Stéphane Mallarmé, Gyp, Alphonse Daudet, José-Maria de Heredia, Jules Renard, Jean Jaurès, Charles Péguy, Conan Doyle, Anna de Noailles, etc., ont par la suite souvent été réédités, jusqu'à aujourd'hui (dernière édition en 2003). Cependant, les personnages dont les éditeurs estimaient qu'ils n'étaient plus suffisamment connus du grand public pour intéresser (et ce fut le cas de Gyp) disparurent peu à peu de ces éditions afin d'en alléger le coût. Dans la préface qu'il rédigea au recueil de pastiches 'A la façon de' du chroniqueur Georges-André Masson, Paul Reboux décrit clairement et longuement les règles d'or qui président à la bonne rédaction d'un pastiche.

 

 

 

 



Extraits de 'Le Phare du Diable'
(L'Ancre de Marine - 1992)


 

 

CHAPITRE I

 

Entre les îles d'Ouessant et le Raz de Sein, d'amples houles gonflent la mer d'Iroise. Cà et là, des écueils cernés de collerettes d'écume semblent aux aguets, dans les tourbillons creusés par les courants.
Le plus terrifiant de ces écueils, les bretons le surnomment Roc'h an Diaoul, la Roche du diable. Ils disent que Satan lui a donné le pouvoir d'attirer les vaisseaux. Malgré les avertissements et les signes du destin, un phare sera pourtant érigé sur cet îlot maudit. Les drames vont s'y succéder.

 

Dans la colonne de granit battue par les tempêtes, s'exacerbent les passions et les désirs inavouables. La solitude et la folie libèrent les instincts, dans les superstitions et les sortilèges.

 

Le plateau des Pierres-Vertes, situé à deux milles au sud-sud-ouest de l'île de la chaussée de Molène. Il s'étend obliquement sur une longueur d'environ deux encablures. A près d'un mille de sa basse occidentale pointe le Roc'h an Diaoul, la Roche du Diable. Elle forme un îlot qui mesure environ dix mètres de large et dix-huit mètres dans sa plus grande longueur. A mer haute, elle disparaît presque.

 

 

CHAPITRE II

 

Les travaux commencèrent au mois de mai 1867.
Toute construction dont le soubassement est immergé a quelque chose de surprenant. On n'imagine pas qu'il soit possible d'établir de la maçonnerie sur un sol baigné par l'eau mobile et dissolvante.
Bien que l'emplacement choisi fût, à mer basse, découvert, les travaux préparatoires s'y effectuaient avec lenteur.
On ne saurait en être surpris. Le phare isolé d'Armen, près de Sein, coûta, quelques années plus tard, autant de peine, de temps et d'argent que le Roc'h an Diaoul.

 

L'année 1875 fut meilleure : cent dix heures de travail à raison de cinq heures par voyage. Maintenant le soubassement du phare dominait de trois mètres les hautes mers. …
Le phare existait. Ce n'était plus quelque chose d'informe émergeant par intervalles. Déjà sa silhouette conoïdale se voyait de loin, dominant l'étendue.
Le phare existait. Fouché, Kerroz, tous ceux qui l'avaient vu naître, éprouvaient à son sujet le tendre orgueil d'un père dont le fils, après bien des maux, a recouvré la santé et grandit. Durant six années encore, ce labeur continua. Au bout de chaque saison, le monument dépassa successivement les hautes mers de six mètres, de douze, de dix-neuf, de vingt et un, de vingt-deux mètres enfin, lorsque sa terre eut été couronnée par la coupole vitrée destinée à protéger l'appareil.
A la base, l'épaisseur de la muraille était colossale : un mètre soixante-quinze ! Mais cela ne suffisait pas encore. On avait renforcé cette muraille par une véritable armature d'acier. Des tiges verticales couraient au long du parement intérieur. Quand la maçonnerie atteignait la mi-hauteur de ces tiges, on plantait une nouvelle rangée au milieu des intervalles. Des ceintures horizontales, ligaturées sur les tiges, étrésillonnaient le tout* ; Enfin, chaque pierre du revêtement extérieur était emboîtée à queue d'aronde dans la voisine, et des crampons de fer galvanisé assuraient cet emboîtement. Armé de la sorte, et assemblé dans la multiplicité de ses parties, le phare rigide devait renvoyer au vieux roc, sans en souffrir lui-même, tout l'ébranlement de la tempête.

 

Lorsqu'on avait poussé, pour entrer, une porte de bronze, on se trouvait dans un long corridor carrelé. A droite, le magasin destiné aux cordages, aux outils, aux boîtes de chêne doublées de zinc, dans lesquelles on conserve la provision d'huile minérale. A gauche, le magasin des vivres et les caisses à eau. Ces deux pièces reçoivent le jour par des fenêtres croisillonnées de métal et garnies de glaces épaisses. Toutes les fenêtres du phare sont identiques.
Au fond commence l'escalier de granit qui mène aux quatre étages.
La chambre du premier sert de cuisine. C'est là que les gardiens se tiennent durant la journée, l'astiquage fini.
Au-dessus, la chambre à coucher, avec ses deux lits en alcôve abrités par des rideaux de cretonne.
Le troisième étage, formé comme les autres d'une pièce unique, constitue la chambre d'honneur, rarement habitée, réservée aux ingénieurs en tournée. Elle est lambrissées, parquetée soigneusement, meublée d'acajou.
C'est la chambre de service que finissent les marches de pierre. Ses parois sont garnies d'armoires vitrées dans lesquelles reluisent les lampes de rechange, les becs, une balance, un niveau d'eau, un thermomètre, le baromètre holostérique. Des pancartes administratives pendent au mur. Devant un petit bureau, le fauteuil du veilleur. Enfin, dans une cage vitrée, le système de rotation à mouvement d'horlogerie, grâce auquel vire le chariot supportant l'armature des lentilles et des prismes. Au centre de la pièce, une colonne se prolonge jusqu'au dernier étage, où l'on accède par un escalier tournant de fonte ajourée. Sur cette colonne, que termine un plateau d'acier poli, repose l'appareil d'optique et d'éclairage.
On imagine une lampe colossale, à voir l'immense éclat promené dans les ténèbres. Pourtant elle est à peine plus grosse qu'une lampe de ménage. Une rondelle de métal supporte les cinq mèches concentriques, pour obliger les flammes à se recourber en donnant un maximum de volume et de clarté. La lampe est coiffée d'une cheminée de cristal, continuée par des allonges de tôle destinées au tirage et au dégagement des fumées.
Mais quelque chose d'admirable, d'éblouissant, c'est la cage pentagonale de glaces et de cuivres qui entoure le foyer. On ne peut la voir sans cette espèce de contentement que donnent les angles nets et les surfaces polies. Lorsque les yeux s'accoutument à la profusion des miroitements, on distingue que chacune des cinq faces est occupée par une énorme lentille centrale et cinq prismes circulaires. En haut et en bas, les volets translucides des lames catadioptriques complètent cet assemblage de cristal aux épaisseurs verdâtres, de biseaux où le jour se réfracte en irisations, de facettes pareilles à celles de quelque gigantesque diamant serti d'or.
Quand la lampe brûle, ses moindres feux sont captés. La lentille les groupe en faisceaux ; les prismes les arrêtent au passage, les brisent, les disciplinent, les rendent parallèles ; et tous ces traits de lumière, joignant leurs forces, partent à la fois dans la nuit.
Le monument est coiffé d'un dôme métallique. Ce dôme repose sur des glaces sans tain, épaisses de près d'un centimètre. L'une de ces glaces sert de porte et donne accès sur la terrasse.
De là, en se penchant par-dessus la rampe de pierre, on peut voir la structure extérieure, si rugueuse qu'elle semble un fût de roche qu'on aurait dégrossi et taillé rudement, en laissant au vent et à la mer la tâche de le polir.

 

Tel était ce phare édifié à force de persévérance et d'héroïsme, ce phare qui, témoin du triomphe de l'homme sur la matière et la raison créatrice sur le préjugé stérile, dominait Roc'h an Diaoul.

 

 

 

CHAPITRE III

 

Il fut décidé que le phare serait allumé le 1er mai1882.
Ce n'était pas sans difficultés qu'on avait recruté des gardiens. Ils redoutaient l'exil si loin de la côte, en ce lieu mal réputé, et, malgré les gratifications promises, se dérobaient même à l'avancement si cet avancement les destinait au poste de Roc'h an Diaoul.

 

La succession de tours de service fut établie de manière que chaque gardien demeurât au phare six semaines, trois avec un camarade, trois avec un autre. Le patron Quéméneur, du Conquet, prit l'engagement d'assurer avec sa gabare Marie-Jeanne le ravitaillement. C'était donc toutes les trois semaines qu'il irait faire la relève du permissionnaire et porter là-bas, si la brise le permettait, des légumes frais, du beurre et des œufs.

 

Il fallait aussi se familiariser avec cet étrange logis où l'escalier de pierre, qu'on monte et qu'on descend pour passer d'une pièce à l'autre, répercute en interminables résonances les pas et les mots.
L'allumage - qui fit jaillir un feu dans cette solitude pour la première fois depuis la naissance du monde - eut une sorte de solennité.
La lampe était chargée ; le mécanisme de l'appareil optique, remonté jusqu'au bout, n'attendait qu'un déclic. A travers les stores bis à bandes rouges le soleil déclinant filtrait sa chaude lumière qui baignait de vapeur d'or les prismes de cristal, les glaces, les cuivres rayonnants.
D'une allumette frottée naquit une flamme presque invisible. Daniel la communiqua aux mèches concentriques. Durant une demi-heure, les trois hommes demeurèrent dans la lanterne. Les mèches, haussées peu à peu, se couronnaient d'une lueur progressive, à mesure que diminuait le jour, et l'odeur forte des allonges de tôle échauffées tiédissait dans la cage vitrée, déjà regorgeante de lumière. Enfin, quand le chariot eut commencé sa ronde, quand, à l'heure fixée par le tableau, on décrocha prestement les masques de toile, cinq rigides gerbes blanches commencèrent à tournoyer sur l'immensité crépusculaire des eaux.
Tandis que Guirec reposait, car il prenait sa garde à minuit, Daniel et Vincent, accoudés à la balustrade de la terrasse, savouraient la fraîcheur et le calme.
En même temps que le Roc'h an Diaoul, s'étaient allumés tous les phares environnants. Derrière l'éclat vermeil des Pierres-Noires paraissaient le Créac'h blanc, et le Stiff, blanc et rouge. Puis, déployées en éventail, Kermorvan ; le Four, qui clignote ; Saint-Mathieu ; le Minou ; Sein, aux quatre éclairs blancs ; Tévénec et la Vieille, astres fixes. Le temps était si clair qu'on apercevait même le point rouge de Toulinguet, et Camaret, d'un vert phosphorique de luciole. Les faibles petits feux côtiers, comme une traînée de nébuleuses, reliaient ces étoiles terrestres et dessinaient des constellations.

 

Avec une application de débutants, tous deux époussetèrent la lampe et l'optique. Selon les préceptes du règlement, qui demeurait ouvert sur la table et qu'ils consultaient par instants, ils nettoyèrent à l'esprit-de-vin les glaces et les lentilles, passèrent au tripoli les montants et les anneaux. Daniel enseignait comment on met les mèches de niveau grâce au bouchon de mouchage, avec des ciseaux coudés, et n'oubliait ni l'égalisation au doigt, ni le coup de goupillon dans le bec démonté de la lampe.

 

© Editions L'Ancre de Marine

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

Et tous aperçurent en arrière, la tour qu'on avait de beaucoup dépassée. Sur le fond violet des brumes en déroute, sa haute stature s'érigeait, colorée d'un rouge intense par les derniers rayons du soir. Le phare, qu'on cherchait en avant, se dressait là-bas, sinistre, comme une pique ensanglantée.

 

Et ils demeuraient là, gardés contre le froid par la bonne chaleur qui émanait de la lampe, et contre l'inquiétude nocturne par cette calme lueur tournante qui dissipait autour d'eux les mauvaises ténèbres.

 

 

CHAPITRE VI

 

Au soir, les deux gardiens observèrent l'horizon. Ils eurent quelque inquiétude. La côte nette se rapprochait. Tous les phares allumés semblaient au ras de l'eau. Le vent tournait vers l'ouest-sud-ouest, et de grosses nuées montaient, poussées par un souffle glacial. Pendant la nuit, cela se gâta tout à fait. Une brume survint, à travers laquelle les feux fixes s'estompèrent, cernés de vastes halos, et les feux éclats devinrent des points rougeâtres, à peine perceptibles, lançant tout à coup de grandes lueurs diffuses pareilles à des explosions dans une fumée d'incendie.

 

Malgré les rafales et le cinglement de la neige, maintenant oblique, contre les vitres de la lanterne, on se sentait bien abrité derrière ces murs de granit, dans ce logis foisonnant de lumière.

 

Il neigeait toujours. Les rayons du phare qui fauchaient la nuit transformaient les flocons en essaims de papillons dorés. Même, la neige s'était amassée et formait une croûte contre la glace occidentale de la lanterne. Houarz dut sortir et la gratter avec une raclette.

 

La pluie et la neige choquaient les vitres ainsi que d'incessantes poignées de gravier. Le vent remplissait l'escalier de " hou-hou " chromatiques, enflait sa voix, continuait un gémissement par des cris de fureur ; cela traînait, s'atténuait, puis reprenait très bas dans le registre grave, et de nouveau montait, strident, se muait en plainte flûtée, en miaulement, en sifflet suraigu ; on se serait cru dans un tunnel où roulerait un train, dans un clocher dont les cloches et le bourdon carillonneraient à la fois. Le bâtiment tout entier vibrait. L'ouragan le pénétrait ainsi que l'eau pénètre une matière poreuse. Les portes frémissaient dans les chambranles ; les fenêtres tremblaient ; les bidons, les plateaux de la balance s'entrechoquaient. Par moments, la colonne de granit elle-même ployait sous les rafales, redressées après chacune par sa flexible armature d'acier. et les vagues assaillaient aussi le Roc'h an Diaoul avec un grondement de canonnade dont il tressaillait jusque dans ses profondeurs. Elles ajoutaient des voix au chœur assourdissant. Puis, après chaque décharge, soudain, tout bruit était couvert par une rumeur d'inondation, un ruissellement de cascade, le bruit de l'eau jaillie par-dessus la coupole qu'une lame avait coiffée, et qui s'écroulait sur le phare tout enveloppé de sa chute. Alors, on fermait d'instinct les yeux et la bouche comme si l'on allait être englouti avec la muraille culbutée. Quand les vagues faiblissaient, la tourmente les forçait à monter plus haut, les déchirait par grands lambeaux verdâtres qu'elle jetait en l'air et qui retombaient en fouettant la surface de leur pesanteur.
Chaque fois que de tels paquets d'eau étaient lancés contre la lanterne, Redec craignait qu'ils ne la défonçassent les vitres. De temps en temps, il allait s'assurer que rien n'avait souffert.

 

 

CHAPITRE VII

 

… il y eut une succession de grains terribles que les aigres vents de février amenaient du large sans répit, et cette hostilité de la Nature inclina les deux hommes à se rapprocher l'un de l'autre.
Un grondement ininterrompu remplissait la tour. La trépidation déplaçait les meubles sur le parquet et faisait sauter dans sa cuvette le mercure du baromètre. Dès qu'on ouvrait une fenêtre, on était saisi par une trombe assourdissante. Dehors, toute la mer fumait. Elle semblait un steppe convulsé, blanc d'écume. cette écume se détachait par flocons de la crête des vagues. Aux creux de certain écueils, elle s'était réfugiée en amas jaunis, pareils à d'énormes masses de laine, qui tremblaient et se soulevaient sous l'effort du vent. Quelquefois une parcelle s'envolait en sautillant, retenue au passage, puis libre encore, éparpillée, roulée, et reprise enfin par l'eau furieuse. Les vagues, dentelées en lames de scie, étaient s hautes que le phare les coupait comme eût fait une proue de navire. Derrière les vitres de la lanterne, Kerroch et Le Moal - bien qu'ils fussent des simples accoutumés aux tempêtes - s'intéressaient à leurs diverses façons de survenir, les unes géantes mais inoffensives, et dont les pentes vertes striées de bave s'enflaient et s'affaissaient sans violence ; d'autres, soudain renforcées par une arrivante inattendue, projetaient une double cataracte ; d'autres, impatientes, déferlaient avant d'atteindre le Roc'h an Diaoul et ne lançaient contre lui qu'un vain écroulement de blancheurs tourbillonnantes. De la terrasse, ce spectacle devenait vertigineux. Le phare paraissait monter et descendre, selon que l'eau l'enveloppait ou qu'elle découvrait le fond, vite englouti par une nouvelle avalanche.

 

 

 

CHAPITRE IX

 

Lorsque le soleil eut atteint, vers le soir, la muraille de nuages, la mer devint livide, transformée en un désert clapoteux et funèbre.
Alors les deux gardiens aperçurent quelque chose qui se détachait de cette barre. C'était sans doute une troupe d'oiseaux, de ces oiseaux tout en ailes, organisés pour voler sans repos durant des jours, et qui fuient les vierges espaces lorsqu'un instinct les avertît d'une tempête prochaine ; ils arrivent alors, comme pour l'annoncer.
Leur bande venait en s'élargissant. Elle venait avec un bruissement sourd, une rumeur de foule. Cette chose noire s'avançait dans le ciel rougeoyant, couleur de sang et de désastre. Les gardiens en oubliaient leur travail. Ce fut Redec qui rappela que l'heure de l'allumage était proche.
Dès qu'ils eurent satisfait au règlement ils sortirent sur la terrasse, l'œil encore ébloui d'avoir vu monter la flamme. Les oiseaux s'étaient rapprochés. Avec un grand bruit d'ailes froissées, tant ils volaient, l'un près de l'autre, et de becs cliquetants, ils arrivaient droit sur la lumière. Le phare était leur but.
Les deux hommes eurent un recul et rentrèrent sous la coupole. Au même instant, la bête qui guidait les autres vint à toute volée donner contre les glaces de la lanterne, et s'y écraser comme un œuf.
Cela mit un peu de désarroi parmi les suivants. Leur élan se modifia. Ils commencèrent à tournoyer, et cette file, qui sans relâche naissait à l'horizon, vint finir en un énorme cercle sur lequel les phare jetait par saccades des éclairs.
Kerroch, bien qu'un tel gibier contentât son instinct de chasseur, n'échappait pas à l'inquiétude. L'heure déjà nocturne et mystérieuse, la pullulation de ces oiseaux, leur manœuvre, lui causaient un étonnement mêlé de trouble. Il alla prendre enfin son fusil, moins pour le plaisir de tirer que pour diminuer de si peu que ce fût le nombre de ces bêtes. Toutefois, l'arme en main, il n'épaulait pas.

 

La pesanteur et la force du flot, se ruaient ensemble. A la foudre s'unissait le bélier des vagues. La roche tremblait. A tous moments, la tour disparaissait sous une masse compacte, une houle puissamment enflée dont la crête engloutissait la plate-forme. Ou bine un choc l'empanachait d'une gerbe colossale. Alors son agonie commença. Ce fut bref.
Sous un coup de mer, la coupole sauta. Dès lors chaque lame s'écroula en cataracte dans la colonne de granit. L'une défonça le béton de la terrasse. Une autre, écrasant le plancher de la chambre de service, se laissa choir de pièce en pièce, grossie par un pêle-mêle de meubles, de cadavres, de solives, de portes. Trois décharges de foudre lézardèrent du sommet à la base les murs que le paratonnerre ne protégeait plus. Pierre à pierre, la mer dévora la bâtisse. De chaque effondrement elle se faisait une arme, et contre le peu de muraille encore debout rejetait ce qu'elle en avait arraché. Et la meute immense des vagues, avec un acharnement de chien à la curée, ouvrait toutes ses gueules baveuses pour happer la proie de granit

 

Quand vint le petit jour, il éclaira quelques débris de murs d'où sortaient, longs ossements décharnés, les tiges tordues de l'armature métallique - tout ce qui restait du Roc'h an Diaoul.

 

 

© Editions L'Ancre de Marine