CHAPITRE
I : INAUGURATION
Au
même instant jaillit une lumière au sommet du phare construit à une
portée de fusil en arrière de la baie d'Elgor, dans laquelle le Santa-Fé
avait pris son mouillage. Deux des gardiens, les ouvriers réunis sur
la grève, l'équipage rassemblé à l'avant du navire, saluaient de longues
acclamations le premier feu allumé sur cette côte lointaine. … et le
silence reprit cette Ile des Etats, située au point où se rencontrent
les eaux de l'Atlantique et du Pacifique.
Les ouvriers
embarquèrent aussitôt à bord du Santa-Fé, et il ne resta à terre que
les trois gardiens. L'un étant à son poste, dans la chambre de quart,
les deux autres ne regagnèrent pas tout de suite leur logement et se
promenèrent en causant le long du rivage.
Pour
finir, Vasquez ajouta :
" Vois-tu, garçon, depuis quarante ans, j'ai un peu couru toutes les
mers de l'ancien et du nouveau continent, mousse, novice, matelot, maître.
Eh bien, maintenant qu'est venu l'âge de la retraite, je ne pouvais
désirer mieux que d'être gardien, et quel Phare !… Le Phare du bout
du monde !… ".
Et, en vérité, à l'extrémité de cette île perdue, si loin de toute terre
habitée et habitable, ce nom, il le justifiait bien !
C'était
au bas de la tour que le logement des gardiens avait été construit en
murs épais, capables de braver toutes les bourrasques magellaniques.
Les deux officiers visitèrent les différentes pièces convenablement
aménagées.
… Ces pièces étaient séparées par un couloir au fond duquel s'ouvrait
la porte donnant accès à l'intérieur de la tour.
… Cette étroite vis, à marche de pierres encastrées dans la paroi, n'était
pas obscure. Dix meurtrières l'éclairaient d'étage en étage.
Lorsqu'ils eurent atteints la chambre de quart, au-dessus de laquelle
étaient installés la lanterne et les appareils de lumière, les deux
officiers s'assirent sur le banc circulaire fixé au mur. Par les quatre
petites fenêtres percées dans cette chambre, le regard pouvait se porter
vers tous les points de l'horizon.
Bien que la brise fut modérée, elle sifflait assez fortement à cette
hauteur, sans couvrir cependant les cris aigus des mouettes, des frégates
et des albatros qui passaient à grands coups d'ailes.
Le capitaine Lafayette et son second, afin d'avoir plus libre vue de
l'île et de la mer environnante, grimpèrent par l'échelle conduisant
à la galerie qui entourait la lanterne du phare.
Le
cap San Juan doublé, il fila à toute vapeur, en laissant le détroit
dans l'ouest, et, à la nuit close, le feu du Phare du bout du Monde
n'apparaissant plus que comme une étoile au bord de l'horizon.
CHAPITRE
II : L'ILE DES ETATS
Il
convient de remarquer, la République Argentine avait montré une heureuse
initiative en construisant ce Phare du bout du Monde, et les nations
doivent lui en savoir gré. En effet, aucun feu n'éclairait, à cette
époque, ces parages de la Magellanie depuis l'entrée du détroit de Magellan
au cap des Vierges, sur l'Atlantique, jusqu'à sa sortie au cap Pilar,
sur le Pacifique. Le phare de l'Ile des Etats allait rendre d'incontestables
services à la navigation en ces mauvais parages. Il n'en existe même
pas au cap Horn, et celui-ci pouvait éviter bien des catastrophes, en
assurant aux navires venant du Pacifique plus de sécurité pour embarquer
le détroit de Lemaire.
Le gouvernement argentin avait donc décidé la création de ce nouveau
phare, au fond de la baie d'Elgor. Après un an de travaux bien conduits,
son inauguration venait d'être faite à cette date du 9 décembre 1859.
A cent cinquante mètres de la petite crique qui termine la baie, le
sol présentait une tumescence d'une superficie de quatre à cinq cents
mètres carrés, et d'une hauteur de trente à quarante mètres environ.
Un mur de pierres sèches clôtura ce terre-plein, cette terrasse rocheuse,
qui devait servir de base à la tour du phare.
Cette
tour se dressait en son milieu au-dessus de l'ensemble de l'annexe,
logements et magasins.
L'annexe comprenait
: 1° la chambre des gardiens, meublée de lits, armoires, de tables,
de chaises, et que chauffait un poêle à charbon, dont le tuyau conduisait
la fumée au-dessus du toit ; 2° la salle commune également munie d'un
appareil de chauffage et qui servait de salle à manger, avec table au
centre, lampes accrochées au plafond, placards qui contenaient divers
instruments, tels que longue-vue, baromètre, thermomètre, et aussi les
lampes destinées à remplacer celles de la lanterne en cas d'accident,
enfin une horloge à poids disposée contre le mur latéral ; 3° les magasins
où se conservaient les provisions pour une année, bien que le ravitaillement
et le relève dussent s'effectuer tous les trois mois, conserves de sortes
variées, viande salée, corned-beef, lard, légumes secs, biscuits de
mer, thé, café, sucre, fûts de whisky et de brandevin, quelques médicaments
d'un emploi usuel ; 4° la réserve d'huile nécessaire à la consommation
des lampes du phare ; 5° le magasin où était disposé le combustible
en quantité suffisante pour les besoins du gardiennage pendant toute
la durée des hivers antarctiques. Tel était l'ensemble des constructions
formant un bâtiment qui s'arrondissait sur le terre-plein.
La tour était d'une extrême solidité, bâtie avec les matériaux fournis
par l'Ile des Etats. Les pierres d'une grande dureté, maintenues par
des entretoises de fer, appareillées avec grande précision, emboîtées
les unes dans les autres à queue d'aronde, formaient une paroi capable
de résister aux violentes tempêtes, aux ouragans terribles qui se déchaînent
si fréquemment sur cette lointaine limite des deux plus vastes océans
du globe. Ainsi que l'avait dit Vasquez, le vent ne l'emporterait pas,
cette tour. Ce serait un fanal que tiendraient ses camarades et lui,
et ils le tiendraient bien en dépit des tourmentes magellaniques !
La tour mesurait trente-deux mètres de hauteur et, en y joignant l'élévation
du terre-plein, le feu se trouvait porté à deux cent vingt-trois pieds
au-dessus du niveau de la mer. Il aurait donc pu être aperçu au large
à la distance quinze milles, distance que franchit le rayon visuel à
cette altitude. Mais, en réalité, sa portée n'était que de dix milles
(environ 19 kilomètres). A cette époque, il n'était pas encore question
de phares fonctionnant au gaz hydrogène carburé ou à la lumière électrique.
D'ailleurs, sur cette île éloignée, de communication difficile avec
les Etats les plus rapprochés, le système le plu simple et nécessitant
le minimum de réparations s'imposait. On avait donc adopté l'éclairage
à l'huile, en le dotant de tous les perfectionnements que la science
et l'industrie possédaient alors.
… Autrefois les phares étaient pourvus de miroirs paraboliques, qui
avaient le grave inconvénient d'absorber au moins la moitié de la lumière
produite. Mais le progrès avait dit son mot en cette matière comme en
toutes choses. On employait dès cette époque des miroirs dioptriques,
qui ne laissaient perdre qu'une faible partie de la clarté des lampes.
Il va sans dire que le Phare du bout du Monde possédait un feu fixe.
Il n'était pas à craindre que le capitaine d'un navire pût le confondre
avec un autre feu, puisqu'il n'en existait aucun sur ces parages, pas
même, on le répète, au cap Horn. Il n'avait donc point paru nécessaire
de le différencier soir par des éclipses, soit par des éclats, ce qui
permettait de supprimer un mécanisme toujours délicat, et dont les réparations
eussent été malaisées sur cette île uniquement habitée par les trois
gardiens.
La lanterne était donc munie de lampes à double courant d'air et à mèches
concentriques. Leur flamme, produisant une intense clarté sous un petit
volume, pouvait dès lors être placées presque au foyer même des lentilles.
L'huile leur arrivait en abondance par un système analogue à celui des
Carcel. Quant à l'appareil dioptrique disposé à l'intérieur de la lanterne,
il se composait de lentilles à échelons, comprenant un verre central
de forme ordinaire, qu'entourait une série d'anneaux de médiocre épaisseur
et d'un profil tel que tous se trouvaient avoir le même foyer principal.
Dans ces conditions, le faisceau cylindrique de rayons parallèles produit
derrière le système de lentilles était transmis au-dehors dans les meilleures
conditions de visibilité. En quittant l'île par un temps assez clair,
le commandant de l'aviso put, en effet, constater que rien n'était à
reprendre dans l'installation et le fonctionnement du nouveau phare.
Il était évident que ce bon fonctionnement ne dé "pendait que de l'exactitude,
de la vigilance des gardiens. A condition de tenir les lampes en parfait
état, d'en renouveler les mèches avec soin, de surveiller l'introduction
de l'huile dans la proportion voulue, de bien régler le tirage en allongeant
ou en raccourcissant les manchons de verres qui les entouraient, d'allumer
et d'éteindre le feu au coucher et au lever du soleil, de ne jamais
se départir d'une surveillance minutieuse, ce phare était appelé à rendre
les plus grands services à la navigation dans ces lointains parages
de l'Océan Atlantique. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à mettre en doute
la bonne volonté et le zèle de Vasquez et de ses deux camarades. Désignés
après une sélection rigoureuse entre un grand nombre de candidats, ils
avaient tous les trois, dans leurs fonctions antérieures, donné des
preuves de conscience, de courage et d'endurance.
… toutes les protections avaient été prises en prévision de l'arrivée
de gens suspects dans la baie d'Elgor. Les annexes étaient fermées de
portes solides qui se verrouillaient à l'intérieur, et l'on n'aurait
pu forcer les grillages des fenêtres des magasins et du logement. En
outre, Vasquez, Moriz et Felipe possédaient des carabines, des revolvers,
et les munitions ne leur feraient pas défaut.
Enfin, au fond du couloir qui aboutissait au pied de la tour, on avait
établi une porte de fer qu'il eût été impossible de briser ou d'enfoncer.
Quant à pénétrer autrement à l'intérieur de la tour, comment cela eût-il
été possible à travers les solides meurtrières de l'escalier, défendues
par de solides croisillons, et comment atteindre la galerie qui entourait
la lanterne, à moins de s'élever par la chaîne du paratonnerre ?
Tels étaient les travaux d'une si grande importance qui venaient d'être
conduits à bonne fin sur l'Ile des Etats par les oins du gouvernement
de la République d'Argentine.