jules verne
Jules VERNE
(1828-1905)

 

Le Phare du bout du Monde - Extraits - Couvertures

 

 

Né à Nantes le 8 février 1828 dans une famille d'armateurs et d'hommes de loi, il fait ses études au Collège Saint-Stanislas, puis au Collège Royal de Nantes et poursuit des études de droit à Paris où il rencontre Alexandre Dumas père et fils qui le présentent dans les milieux littéraires. Il fait également une rencontre décisive, à la fin de l'été 1862, avec l'éditeur parisien Pierre-Jules Hetzel.

Ayant toujours la nostalgie de la mer, il loue une villa au Crotoy (il sera garde-côte pendant la guerre de 1870) et achète son premier bateau.
Entre 1868 et 1885 Jules Verne possède trois bateaux, les Saint -Michel I, II et III. Ce dernier est un véritable yacht à vapeur qui lui permet d'effectuer de belle croisières. La plus célèbre est celle de 1884 dans la méditerranée : l'écrivain cherche son inspiration pour le roman Mathias Sandorf et fait presque naufrage en vue de Malte.

C'est au Crotoy qu'il entreprend d'écrire son "Voyage sous les eaux" qui deviendra un de ses romans les plus connus : "20 000 lieues sous les Mers".

En 1871, il s'installe à Amiens (où l'on peut visiter sa maison-musée) où il mourra le 24 mars 1905. La nouvelle de sa mort est commentée par les journaux du monde entier, son enterrement est solennel et il est accompagné par des milliers de personnes.

Après la mort de son père, Michel Verne s'accorde avec Hetzel fils pour publier les manuscrits que Jules Verne avait laissés et "Le Phare du bout du monde" (Jules Hetzel, Editeur à Paris - 1905) , écrit l'année de sa mort, fait partie des romans posthumes qui paraîtront entre 1905 et 1910.

 

Couvertures - Le Phare du bout du Monde

 

Le phare du bout du monde
(Jules Hetzel, Editeur à Paris - 1905)

 

CHAPITRE I : INAUGURATION

 

Au même instant jaillit une lumière au sommet du phare construit à une portée de fusil en arrière de la baie d'Elgor, dans laquelle le Santa-Fé avait pris son mouillage. Deux des gardiens, les ouvriers réunis sur la grève, l'équipage rassemblé à l'avant du navire, saluaient de longues acclamations le premier feu allumé sur cette côte lointaine. … et le silence reprit cette Ile des Etats, située au point où se rencontrent les eaux de l'Atlantique et du Pacifique.
Les ouvriers embarquèrent aussitôt à bord du Santa-Fé, et il ne resta à terre que les trois gardiens. L'un étant à son poste, dans la chambre de quart, les deux autres ne regagnèrent pas tout de suite leur logement et se promenèrent en causant le long du rivage.

 

Pour finir, Vasquez ajouta :
" Vois-tu, garçon, depuis quarante ans, j'ai un peu couru toutes les mers de l'ancien et du nouveau continent, mousse, novice, matelot, maître. Eh bien, maintenant qu'est venu l'âge de la retraite, je ne pouvais désirer mieux que d'être gardien, et quel Phare !… Le Phare du bout du monde !… ".
Et, en vérité, à l'extrémité de cette île perdue, si loin de toute terre habitée et habitable, ce nom, il le justifiait bien !

 

C'était au bas de la tour que le logement des gardiens avait été construit en murs épais, capables de braver toutes les bourrasques magellaniques. Les deux officiers visitèrent les différentes pièces convenablement aménagées.
… Ces pièces étaient séparées par un couloir au fond duquel s'ouvrait la porte donnant accès à l'intérieur de la tour.
… Cette étroite vis, à marche de pierres encastrées dans la paroi, n'était pas obscure. Dix meurtrières l'éclairaient d'étage en étage.
Lorsqu'ils eurent atteints la chambre de quart, au-dessus de laquelle étaient installés la lanterne et les appareils de lumière, les deux officiers s'assirent sur le banc circulaire fixé au mur. Par les quatre petites fenêtres percées dans cette chambre, le regard pouvait se porter vers tous les points de l'horizon.
Bien que la brise fut modérée, elle sifflait assez fortement à cette hauteur, sans couvrir cependant les cris aigus des mouettes, des frégates et des albatros qui passaient à grands coups d'ailes.
Le capitaine Lafayette et son second, afin d'avoir plus libre vue de l'île et de la mer environnante, grimpèrent par l'échelle conduisant à la galerie qui entourait la lanterne du phare.

 

Le cap San Juan doublé, il fila à toute vapeur, en laissant le détroit dans l'ouest, et, à la nuit close, le feu du Phare du bout du Monde n'apparaissant plus que comme une étoile au bord de l'horizon.

 

 

CHAPITRE II : L'ILE DES ETATS

 

Il convient de remarquer, la République Argentine avait montré une heureuse initiative en construisant ce Phare du bout du Monde, et les nations doivent lui en savoir gré. En effet, aucun feu n'éclairait, à cette époque, ces parages de la Magellanie depuis l'entrée du détroit de Magellan au cap des Vierges, sur l'Atlantique, jusqu'à sa sortie au cap Pilar, sur le Pacifique. Le phare de l'Ile des Etats allait rendre d'incontestables services à la navigation en ces mauvais parages. Il n'en existe même pas au cap Horn, et celui-ci pouvait éviter bien des catastrophes, en assurant aux navires venant du Pacifique plus de sécurité pour embarquer le détroit de Lemaire.


Le gouvernement argentin avait donc décidé la création de ce nouveau phare, au fond de la baie d'Elgor. Après un an de travaux bien conduits, son inauguration venait d'être faite à cette date du 9 décembre 1859.


A cent cinquante mètres de la petite crique qui termine la baie, le sol présentait une tumescence d'une superficie de quatre à cinq cents mètres carrés, et d'une hauteur de trente à quarante mètres environ. Un mur de pierres sèches clôtura ce terre-plein, cette terrasse rocheuse, qui devait servir de base à la tour du phare.

 

 


 

Cette tour se dressait en son milieu au-dessus de l'ensemble de l'annexe, logements et magasins.
L'annexe comprenait : 1° la chambre des gardiens, meublée de lits, armoires, de tables, de chaises, et que chauffait un poêle à charbon, dont le tuyau conduisait la fumée au-dessus du toit ; 2° la salle commune également munie d'un appareil de chauffage et qui servait de salle à manger, avec table au centre, lampes accrochées au plafond, placards qui contenaient divers instruments, tels que longue-vue, baromètre, thermomètre, et aussi les lampes destinées à remplacer celles de la lanterne en cas d'accident, enfin une horloge à poids disposée contre le mur latéral ; 3° les magasins où se conservaient les provisions pour une année, bien que le ravitaillement et le relève dussent s'effectuer tous les trois mois, conserves de sortes variées, viande salée, corned-beef, lard, légumes secs, biscuits de mer, thé, café, sucre, fûts de whisky et de brandevin, quelques médicaments d'un emploi usuel ; 4° la réserve d'huile nécessaire à la consommation des lampes du phare ; 5° le magasin où était disposé le combustible en quantité suffisante pour les besoins du gardiennage pendant toute la durée des hivers antarctiques. Tel était l'ensemble des constructions formant un bâtiment qui s'arrondissait sur le terre-plein.


La tour était d'une extrême solidité, bâtie avec les matériaux fournis par l'Ile des Etats. Les pierres d'une grande dureté, maintenues par des entretoises de fer, appareillées avec grande précision, emboîtées les unes dans les autres à queue d'aronde, formaient une paroi capable de résister aux violentes tempêtes, aux ouragans terribles qui se déchaînent si fréquemment sur cette lointaine limite des deux plus vastes océans du globe. Ainsi que l'avait dit Vasquez, le vent ne l'emporterait pas, cette tour. Ce serait un fanal que tiendraient ses camarades et lui, et ils le tiendraient bien en dépit des tourmentes magellaniques !


La tour mesurait trente-deux mètres de hauteur et, en y joignant l'élévation du terre-plein, le feu se trouvait porté à deux cent vingt-trois pieds au-dessus du niveau de la mer. Il aurait donc pu être aperçu au large à la distance quinze milles, distance que franchit le rayon visuel à cette altitude. Mais, en réalité, sa portée n'était que de dix milles (environ 19 kilomètres). A cette époque, il n'était pas encore question de phares fonctionnant au gaz hydrogène carburé ou à la lumière électrique. D'ailleurs, sur cette île éloignée, de communication difficile avec les Etats les plus rapprochés, le système le plu simple et nécessitant le minimum de réparations s'imposait. On avait donc adopté l'éclairage à l'huile, en le dotant de tous les perfectionnements que la science et l'industrie possédaient alors.


… Autrefois les phares étaient pourvus de miroirs paraboliques, qui avaient le grave inconvénient d'absorber au moins la moitié de la lumière produite. Mais le progrès avait dit son mot en cette matière comme en toutes choses. On employait dès cette époque des miroirs dioptriques, qui ne laissaient perdre qu'une faible partie de la clarté des lampes.


Il va sans dire que le Phare du bout du Monde possédait un feu fixe. Il n'était pas à craindre que le capitaine d'un navire pût le confondre avec un autre feu, puisqu'il n'en existait aucun sur ces parages, pas même, on le répète, au cap Horn. Il n'avait donc point paru nécessaire de le différencier soir par des éclipses, soit par des éclats, ce qui permettait de supprimer un mécanisme toujours délicat, et dont les réparations eussent été malaisées sur cette île uniquement habitée par les trois gardiens.


La lanterne était donc munie de lampes à double courant d'air et à mèches concentriques. Leur flamme, produisant une intense clarté sous un petit volume, pouvait dès lors être placées presque au foyer même des lentilles. L'huile leur arrivait en abondance par un système analogue à celui des Carcel. Quant à l'appareil dioptrique disposé à l'intérieur de la lanterne, il se composait de lentilles à échelons, comprenant un verre central de forme ordinaire, qu'entourait une série d'anneaux de médiocre épaisseur et d'un profil tel que tous se trouvaient avoir le même foyer principal. Dans ces conditions, le faisceau cylindrique de rayons parallèles produit derrière le système de lentilles était transmis au-dehors dans les meilleures conditions de visibilité. En quittant l'île par un temps assez clair, le commandant de l'aviso put, en effet, constater que rien n'était à reprendre dans l'installation et le fonctionnement du nouveau phare.


Il était évident que ce bon fonctionnement ne dé "pendait que de l'exactitude, de la vigilance des gardiens. A condition de tenir les lampes en parfait état, d'en renouveler les mèches avec soin, de surveiller l'introduction de l'huile dans la proportion voulue, de bien régler le tirage en allongeant ou en raccourcissant les manchons de verres qui les entouraient, d'allumer et d'éteindre le feu au coucher et au lever du soleil, de ne jamais se départir d'une surveillance minutieuse, ce phare était appelé à rendre les plus grands services à la navigation dans ces lointains parages de l'Océan Atlantique. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à mettre en doute la bonne volonté et le zèle de Vasquez et de ses deux camarades. Désignés après une sélection rigoureuse entre un grand nombre de candidats, ils avaient tous les trois, dans leurs fonctions antérieures, donné des preuves de conscience, de courage et d'endurance.


… toutes les protections avaient été prises en prévision de l'arrivée de gens suspects dans la baie d'Elgor. Les annexes étaient fermées de portes solides qui se verrouillaient à l'intérieur, et l'on n'aurait pu forcer les grillages des fenêtres des magasins et du logement. En outre, Vasquez, Moriz et Felipe possédaient des carabines, des revolvers, et les munitions ne leur feraient pas défaut.


Enfin, au fond du couloir qui aboutissait au pied de la tour, on avait établi une porte de fer qu'il eût été impossible de briser ou d'enfoncer. Quant à pénétrer autrement à l'intérieur de la tour, comment cela eût-il été possible à travers les solides meurtrières de l'escalier, défendues par de solides croisillons, et comment atteindre la galerie qui entourait la lanterne, à moins de s'élever par la chaîne du paratonnerre ?


Tels étaient les travaux d'une si grande importance qui venaient d'être conduits à bonne fin sur l'Ile des Etats par les oins du gouvernement de la République d'Argentine.